Intervention de Jean-Richard Freymann lors de la formation APERTURA « Les nouveaux complexes familiaux » qui a eu lieu le 8 mars 2017.
Le thème d’aujourd’hui réfère à l’actuel mais étudier l’actuel c’est « être dans un train et en même temps le regarder passer », c’est un mouvement topologique difficile à traiter. Je vais aborder cette question par un texte de Lacan, Les Complexes familiaux1, de 1938. Ce texte est important pour deux raisons : il est paru dans l’Encyclopédie Universalis, autrement dit il concerne toute une époque, c’est une sorte d’écran, voire de souvenir-écran dans lequel Lacan intègre tous les apports de ses congénères, toutes les avancées sociologiques, ethnologiques etc., et d’autre part, ce texte anticipe l’ensemble de son œuvre. C’est un plan projectif où nous avons à la fois le contexte dans lequel se trouve Lacan et tout ce qu’il va développer par la suite.
Il est étonnant d’avoir envie de résumer les apports du champ analytique, alors que la culture s’évanouit dans des savoirs éclatés. Comment se fait-il que le monde accepte « l’immonde » ?
Ce qui peut nous secourir, c’est bien de penser l’écart entre les générations par l’existence d’une « mythologie » spécifique suivant lesdites générations. C’est l’avenir de nos enseignements, et de notre congrès. Ce fameux écart entre le générationnel, entre les mots, et les modes de théorisations. Par moments, on pourrait s’adonner à quelque hilarité : en lisant des théories, même d’il y a dix années : incompréhension souvent !
Connaissez-vous la force du « discours ambiant » et d’une époque ? On parle facilement comme des « veaux » (voir Charles de Gaulle) en se conformant au langage à la mode (de chez nous).
Certainement, il y a une affaire de langue, voire de « lalangue » (Lacan), à savoir quelles jouissances à se conformer au discours des autres ?
Alors comment passe-t-on du discours… des autres, au discours de l’Autre ?
Le chemin dans lequel nous mène Michel Troisgros est le trajet d’un magnifique papillon. Il nous attire à partir de Roanne (Loire) vers les différentes formes de plaisir :
Avec Le plaisir de faire plaisir[1] qui induit ces « Rencontres Épicées » qui font cuisiner le « Psy » autour de la joie de créer et ce triptyque à la carte : « cuisine, plaisir et transmission ».
Je connais peu Michel Troisgros mais j’ai pu goûter la saveur de nos échanges à partir de cet unique échange, mais si marquant, que je dirais en tant que psychanalyste : échange autour de Rien… et du devenir du rien.
« Frères humains qui après nous vivez,
n’ayez pas les cœurs, contre nous endurcis. »
La Balade des pendus, François Villon
Bonne affirmation ou belle interrogation : comment les nouvelles générations vont-elles hériter de notre monde – qui peut le savoir ?
Quoi qu’il en soit, cette nouvelle génération reproche aux plus âgés l’état de ce monde. Il faut dire que la coupe est pleine de ce méli-mélo, outre les totalitarismes et la barbarie. Aussi le monde peut s’embraser comme un torchis, et nous pouvons nous retrouver dans une vie oubliée, comme ces civilisations dont on cherche le nom, encore. Et pas moins que de retourner à l’ère quaternaire.
Et pourtant, le monde des bombes atomiques permet de nous effacer en quelques instants.
Et qu’en est-il sur le plan du « particulier » et, encore au-delà, de la place du « singulier » dans le champ analytique ? Au niveau individuel, on peut être déçu par l’attitude de bien des collègues qui se battent pour exister comme psychanalystes mais à partir d’une conflictualité dépassée. Dans le genre « c’est Moi le Vrai ». Comme le disait Jean-Pierre Bauer[1] : « Le compromis n’est pas la compromission. » Ils feraient mieux de s’occuper davantage de la transmission, si épineuse dans notre champ.
Peut-on oser parler positivement d’un groupe de psychanalystes ? Ce n’est pas à la mode ! En cette ère des thérapeutiques brèves et nouvelles, comment aborder la lenteur du devenir du psychanalyste et sa lente formation ?
Les réseaux sociaux autorisent-ils à aborder ces sentiers escarpés où le sujet de l’inconscient se constitue ? Comment ça ? Le sujet n’est-il pas cet être déjà constitué ? Un être consolidé ? Un individu prêt pour la « servitude volontaire » ?
Il est déjà fatiguant de lire, alors en plus écouter, voire entendre… Ce n’est pas une sinécure. Quel beau signifiant ! Ce d’autant plus qu’une cure nécessite bien du temps.
Changeons de cap !
Décidément ce texte « Le mythe individuel du névrosé » 1 est riche d’enseignements et fait montre d’un certain nombre de « retournements » étonnants. Notre dernier échange « zoomesque » a été riche à partir du statut « extra-territorial » de ce texte. Rappelez-vous il avait été proposé comme conférence au collège philosophique de Jean Wahl (qui a eu un rôle considérable pour la mise en place des écrits de Lacan) et le texte avait été diffusé sans l’accord de Lacan.
Jacques-Alain Miller l’a corrigé après un passage par Psychonalalytic Quaterly, et tient lieu de reprise en 1966 ( ! ). L’introduction de J.A. Miller date donc de septembre 1978.
Ne manquez pas de vous reporter à la visioconférence du 29 mai 2020, vous constaterez à quel point ce texte constitue un point pivot pour celui ou celle qui veut s’introduire dans l’œuvre de Lacan. Ce qui y est apparu, c’est d’entendre cette « loi de retournement » comme une dialectique qui renvoie à celle du Poinçon, autrement dit à la question de l’aliénation et de la séparation (cf. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse2).
Séminaire de Jean-Richard Freymann TRAUMATISMES, FANTASMES, MYTHES
Séance du vendredi 21 Mai 2021 (par zoom)
Nous allons parler aujourd’hui de choses un peu difficiles. À partir de la question du mythe je voudrais arriver à définir la place structurale possible des symptômes. Il convient de saisir que les mythes de Lacan représentent les apports géniaux de ce dernier ; quant aux mythes lacaniens ils ont à voir avec ce en quoi les lacaniens ont réussi à transformer les apports fondamentaux de Lacan. Au niveau de la pratique, le but est d’arriver à se re-brancher sur les mythes de Lacan, par lesquels il a bouleversé tous les apports, en particulier freudiens.
Deux ouvrages me semblent importants pour ce retour au mythe de Lacan :
Le retour à Freud de Jacques Lacan de Philippe Julien1 et
Le mythe individuel du névrosé2 que Jacques-Alain Miller a fait paraître, où il est question du symptôme mais ailleurs que chez les analystes. Cela s’est passé au collège de philosophie.
Nous en étions arrivés à une question fondamentale dans notre périple éditorial. En quoi le rapport au particulier, voire à la singularité, peut-il mettre en défaut la prise par le collectif ?
Si l’on rajoute en plus le climat de guerre dans lequel nous sommes pris, nous sommes dans un délire de fin de monde. Ce que nous sommes en train d’essayer de dégager c’est de rajeunir la question de Einstein à Freud (entre autres). « Pourquoi la guerre ? », nous ajoutons « aujourd’hui ».
Osons poser la question sous forme inversée : « Comment se fait-il qu’il y ait des périodes où nous sommes inversement dans… « l’après-guerre » ? »
Jusqu’où vas-tu supporter l’enfer… même s’il est « pavé de bonnes intentions » ? La découverte que j’ai faite à « mon nouveau retour », c’est que la « nouvelle génération psychanalytique » traverse sans trop de pudeur, la dialectique entre croyance et manque… manque de quoi ? Manque de toi… mais pas de Moi…
Le clivage du Moi est plus prononcé que jamais. La haine côtoie l’amour – comme un seul homme –, la masculinité se renverse en féminité sans délire, l’aigu se répand en chronique et… j’en passe et des meilleurs.
Et nous n’avons pas à avoir peur de ces nouveaux cultes de la Mère-Nature, à condition de ne pas se prendre pour Le Créateur ou le faiseur d’empires.
« Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard »
Je crois y reconnaître Georges Brassens chantant Louis Aragon.
Des héritages générationnels sont peut-être des petits restes, des « Kleinigkeiten[1] » qui ont traversé notre périple particulier. Étonnant pourtant que la cure psychanalytique lève certains oublis et à la fois en produise.
Quel beau sujet que l’oubli ! À la fois le souvenir de certains grands amours, l’expulsion psychique de scènes si attrayantes, et cette lourdeur considérable de traumas qui nous hantent la vie durant, et que souvent vous ne savez plus dater.
Dans une note plus romantique, on pourrait rajouter : « Que reste-t-il de nos amours ? » Et voici un terrain, peu scientifique, où l’on se disperse poétiquement. Alors quelle topologie pour l’amour ?