Ce texte s’inscrit dans la continuité des élaborations proposées jusqu’alors. Les événements autour du Covid-19 ont été l’occasion de préciser certains points cliniques. Cette période a été féconde : qu’est-ce qui s’est révélé à vous ? Qu’est-ce qui s’est révélé de vous ? Ces questions qui interpellent le singulier – c’est notre champ premier de travail – peuvent s’étendre au collectif. Nous ne cessons d’être à l’interface du solitaire et du solidaire telle que l’énonce avec force Camus dans le Discours de Suède, à l’occasion de la réception du prix Nobel : solitaire mais solidaire mais solitaire mais solidaire mais etc. D’autre part, ces points cliniques ne sont ni totalement actuels ni entièrement inactuels. La psychanalyse ne peut pas être précipitée par une actualité qui empêche la réflexion. La réflexion implique une dimension temporelle, une durée au sens bergsonien, c’est-à-dire une continuité-discontinuité, une élaboration rythmée par une scansion. Sans coupure il n’y a pas de retour réflexif possible.
La névrose n’est toujours pas morte. Elle ne se tait pas. Peut-être faut-il tendre l’oreille pour entendre ses méandres discursifs, mais ceux-ci persistent. Les modifications plus ou moins bruyantes, plus ou moins insidieuses, des discours alentours donnent de nouvelles formes expressives aux conflits névrotiques. Mais elles ne les anéantissent pas. Elles les empêchent, ça oui ! C’est même leur objectif. Étouffez les bruits des pulsions ! Taisez la voix surmoïque qui pousse à jouir ! Détruisez la moindre manifestation du si subversif désir ! Le discours ambiant cherche la normativité, le conforme, le confiné à la statistique commune. Lisez Le conformiste de Moravia pour voir d’où peut provenir et où peut mener l’exigence d’être conforme. Le discours ambiant tente d’astreindre le moi à une seule voie possible. Réminiscence illusoire d’une image partagée. En cela ce discours véhicule une certaine morale éducative aux échos d’autorité. Recette classique pour asseoir un pouvoir. La névrose est bien là pour rappeler l’échec de cette tentative.
Que se passe-t-il quand le discours ambiant répond à une injonction dominante ? Quels effets sont repérables lorsqu’une uniformisation des discours diffuse subrepticement ? J’esquisserai une réponse parmi d’autres. Pour cela, je tente de maintenir le fil tiré jusque-là, celui de la sidération. Décidément le terme prête encore à confusion : il ne s’agit ni de peur, ni d’effroi, ni de traumatisme collectif. La sidération peut se manifester par de la peur, de l’effroi, ou un traumatisme de société1. Mais elle n’est pas ces phénomènes, elle relève d’une dynamique psychique. Éventuellement la conception proposée résonne avec le traumatisme freudien. Elle n’est pas uniquement passivité mais contient en germe l’activité. Exception faite des situations où elle entraîne la mort, elle génère un changement d’état. Elle est donc plus proche du devenir que de l’être.
La névrose résiste au temps moderne
La névrose n’est toujours pas morte. Elle ne se tait pas. Peut-être faut-il tendre l’oreille pour entendre ses méandres discursifs, mais ceux-ci persistent. Les modifications plus ou moins bruyantes, plus ou moins insidieuses, des discours alentours donnent de nouvelles formes expressives aux conflits névrotiques. Mais elles ne les anéantissent pas. Elles les empêchent, ça oui ! C’est même leur objectif. Étouffez les bruits des pulsions ! Taisez la voix surmoïque qui pousse à jouir ! Détruisez la moindre manifestation du si subversif désir ! Le discours ambiant cherche la normativité, le conforme, le confiné à la statistique commune. Lisez Le conformiste de Moravia pour voir d’où peut provenir et où peut mener l’exigence d’être conforme. Le discours ambiant tente d’astreindre le moi à une seule voie possible. Réminiscence illusoire d’une image partagée. En cela ce discours véhicule une certaine morale éducative aux échos d’autorité. Recette classique pour asseoir un pouvoir. La névrose est bien là pour rappeler l’échec de cette tentative. L’insurrection névrotique dénonce le lieu de la répression.
L’agora de l’école est un lieu de fructueuses discussions. C’est même un espace de débat. Non pas au sens à la mode, médiatique, où chacun a un avis radical qui entraîne une guerre stérile mais jouissive pour le public. Mais au sens d’éviter de se battre physiquement et cela par l’échange verbal, l’élaboration à plusieurs. Ce débat permet à chacun d’en sortir avec un plus grand discernement de sa position singulière qui le distingue de l’autre. En cela, il y a débat analytique !
Une autre fonction de l’agora renvoie à une étymologie lointaine : le tribunal. Tribunal particulier où le juge n’attribue pas une sentence, mais permet un jugement d’existence. L’agora devient cet espace où le vide central participe à la transmission d’une parole qui rencontre l’écoute d’une assemblée. L’Autre surgit silencieusement de l’espace tiers, il fait résonner le discours qui s’énonce et se constitue dans le même mouvement.
« L’œil était dans la tombe et regardait Caïn 1»
Victor Hugo
L’époque voit proliférer les bons conseils, les bonnes conduites, les bonnes distances, les bons protocoles etc. Il y a ceux qui font bien – moi – et ceux qui font mal – les autres –. Impératif d’avoir bonne conscience. En état d’instabilité, le jugement moral pointe le bout de son nez si aisément. Nous observons les recommandations ou plus justement les prescriptions – qui rapidement se font lois. Les recommandations nous observent également. Nous nous observons. Nous observons l’autre. L’autre nous observe. L’observation confine parfois à la surveillance dans le champ médical. L’éthique « as-tu agi conformément à ton désir ?2 » laisse place à la morale « as-tu agi conformément à ta conscience ? ». La distance étant de règle – toutes formes de télé = loin –, le regard scrute. Vous êtes observés. Par qui ? Si le discours politique laisse parfois resurgir des échos de l’œil de Big Brother3, ce n’est pas notre champ de pratique et laissons-le à ceux qui y travaillent. Nous passons également l’analyse des comportements d’observation exacerbée aux sociologues. Penchons-nous plutôt sur une autre observation qui nous est plus familière et qui se voile, s’efface même, derrière ces observations plus observables. L’observation dont nous parlons ne se voit pas mais s’entend.
Rappelez vous la lyrique et émouvante fin du texte « Malaise dans la civilisation » : « il leur (aux hommes) est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier. Ils le savent, d’où une bonne part de leur inquiétude actuelle, de leur malheur, de leur angoisse. Il faut dès lors espérer que l’autre des deux puissances célestes, l’éros éternel, fera un effort pour l’emporter dans un combat contre son non moins immortel adversaire. Mais qui peut prédire le succès et l’issue ? »
Le qualificatif d’éternel nous situerait-il dans le mythe de l’éternel retour ? Condamnés à la dualité pulsionnelle et à ses avatars!
Si Éros est ouverture vers l’altérité, Thanatos vise l’extinction de celle-ci. L’altérité c’est l’autre, l’étranger, celui qui me rappelle que je ne suis pas seul, que je ne suis pas le seul.
Le psychanalyste fait une offre déroutante à l’individu moderne : un cheminement singulier contre vents et marées… Contre les attentes familiales et contre les attentes sociétales… L’analysant creuse un sillon plus proche de son désir. Chaque époque conditionne des attentes, des demandes, des pensées et des impensés ! Conditionnement véhiculé par les discours ambiants… et leurs soubassements ! L’individu y est aliéné, mais le sujet s’en décolle en parlant à un analyste.
L’analysant sort du carcan environnant et s’autorise une voix propre. Prenons l’exemple du temps et du rapport à la temporalité. La déroute que rencontre le sujet qui s’ose à la parole est de nos jours d’autant plus intense que nous sommes conditionnés socialement par la vitesse, l’immédiateté, la précipitation. Car la temporalité, ou plutôt les temporalités qu’ouvrent la cure, dénotent avec les temporalités modernes. Entre l’atemporalité de l’inconscient et la précipitation quotidienne, l’exigence d’immédiateté, la connexion constante (téléphone, mail..), il y a un gap qui se creuse de plus en plus.
The Banshees of Inisherin est un film comme il en existe peu. Un film rare sur les lois de la parole, ses conditions et ses conséquences. Sur une île d’Irlande assez désolée (je le sais : j’y suis allé il y a très longtemps, il n’y avait encore aucun véritable magasin d’alimentation à l’époque…) au large de Galway, deux hommes très différents l’un de l’autre, entretiennent une amitié depuis… on ne saura pas. L’un d’eux, Colm, un musicien, homme solitaire qui crée au violon des mélodies tirées du folklore irlandais, annonce un jour à l’autre, Patraic, personnage au cœur simple selon la référence flaubertienne, qu’il ne souhaite plus désormais qu’il lui adresse la parole.
Bien entendu Patraic croit à une farce. Il ne comprend pas les raisons pour lesquelles Colm a soudain cette exigence à son égard. Sur l’île personne ne comprend non plus, mais laisse chacun à ses affaires. Effondré par cette annonce, Patraic harcèle Colm pour avoir des explications et surtout pour renouer leur amitié. Colm refuse et exige de Patraic qu’il respecte sa demande, ce que ce dernier ne peut accepter. Devant l’entêtement de Patraic, Colm le menace. Et là où le film devient vraiment intéressant, c’est que cette menace ne vise pas Patraic, mais lui-même, Colm.