Il est rare que tant d’émotion se dégage d’un texte psychanalytique. Suivre Pauline[1] est d’abord un texte courageux : choisir de publier un cas et de longuement le détailler ne se fait quasiment plus, tant il faut maintenant illustrer ses propos par des « vignettes cliniques », reflet le plus souvent de sa paresse conceptuelle et surtout d’un engagement minimaliste. Il est courageux aussi, d’annoncer d’emblée ce qui pourrait être pris (surtout pour les détracteurs de la psychanalyse) pour un échec, comme s’il fallait d’ailleurs un « happy end » forcé à l’instar des contes de fées, chez tous nos patients, alors qu’il ne s’agit que d’une tranche de vie dont on peut espérer qu’elle les protège de l’asservissement à quelques liens.
Car la première qualité de Suivre Pauline est de mettre en mots une cure où il s’agit de courir derrière sa patiente, et d’avoir littéralement du mal à la suivre. La force du récit c’est cette course haletante et interrogative, centrée sur les doutes, les hésitations et les inquiétudes de l’analyste. Comme si être analyste, ça allait de soi et qu’il fallait se suffire de laisser causer…
Il y avait une fois un homme qui avait trois fils : Abraham, l’aîné, Jésus, le cadet, et Mohamed, le benjamin. Cet homme aimait pareillement ses trois fils, mais déplorait qu’ils ne s’entendent jamais : ils étaient tout le temps en train de se disputer. Abraham était jaloux et coléreux ; né en premier, il voulait toujours commander. Jésus était d’apparence douce, il voulait être aimé, mais forçait les autres à le faire et reprochait beaucoup à Abraham ses colères et son incapacité à l’accepter. Quant à Mohamed, le dernier, il était plein de ressentiment à l’égard des deux autres et les accusait sans cesse de trahir le père et de ne pas lui être fidèle. Il pensait que même s’il était le dernier-né, c’était lui le préféré du père.
Thierry Vincent revient sur une de ses lectures : Le Quotidien du Médecin en date du 1er juillet[1] affiche un dossier à sa une, intitulé : « Entre neurologie et psychiatrie ces TNF qui dérangent ».
Avec ce livre[1], les amoureux de la littérature tiennent un pur chef-d’œuvre, quant aux psys (dont il est fait allusion dans la préface) ils y trouvent de quoi exercer leur sagacité, pour peu qu’ils aient quelques envies de sortir des sentiers battus.
Le narrateur, Espen, (sa coïncidence avec l’auteur reste très ambiguë, mais c’est la règle de tout récit) a tué un homme, il y a longtemps. De ce meurtre, commis dans une autre contrée que la sienne, il semble n’avoir jamais été vraiment inquiété, aussi allons-nous suivre avec lui une autre inquiétude, la sienne, tirée de ses propres fonds, dont le livre est la narration, en avertissant d’emblée que cette inquiétude n’est pas culpabilité, en tout cas pas simple culpabilité. Les circonstances de l’assassinat, connues bien-sûr par le récit qu’en tente le narrateur, ne seront jamais très claires : la jalousie, la rivalité à l’égard d’une femme, l’amitié déçue peut-être, tout cela reste flou, car ce n’est pas ce qui importe à Espen. Ce qui lui importe et qu’il ne cesse de répéter, c’est que cet assassinat était préparé de longue date et qu’il était inéluctable eu égard aux circonstances de la vie de son auteur.
The Banshees of Inisherin est un film comme il en existe peu. Un film rare sur les lois de la parole, ses conditions et ses conséquences. Sur une île d’Irlande assez désolée (je le sais : j’y suis allé il y a très longtemps, il n’y avait encore aucun véritable magasin d’alimentation à l’époque…) au large de Galway, deux hommes très différents l’un de l’autre, entretiennent une amitié depuis… on ne saura pas. L’un d’eux, Colm, un musicien, homme solitaire qui crée au violon des mélodies tirées du folklore irlandais, annonce un jour à l’autre, Patraic, personnage au cœur simple selon la référence flaubertienne, qu’il ne souhaite plus désormais qu’il lui adresse la parole.
Bien entendu Patraic croit à une farce. Il ne comprend pas les raisons pour lesquelles Colm a soudain cette exigence à son égard. Sur l’île personne ne comprend non plus, mais laisse chacun à ses affaires. Effondré par cette annonce, Patraic harcèle Colm pour avoir des explications et surtout pour renouer leur amitié. Colm refuse et exige de Patraic qu’il respecte sa demande, ce que ce dernier ne peut accepter. Devant l’entêtement de Patraic, Colm le menace. Et là où le film devient vraiment intéressant, c’est que cette menace ne vise pas Patraic, mais lui-même, Colm.
William Conrad[1], sous couvert d’un roman d’espionnage, est un grand livre sur l’influence et sur l’hypnose pratiquée à l’échelle des nations, une pratique qui, avec l’invasion russe en Ukraine et ses conséquences, revient sous les feux de l’actualité.
William Conrad est un jeune homme d’origine polonaise devenu un journaliste célèbre dans son pays d’adoption, l’Angleterre, en raison de ses positions patriotiques au moment de l’entrée en guerre de la Grande Bretagne contre les forces nazies. À tel point qu’on lui confie bientôt, au sommet de l’état, la rédaction d’articles encourageant l’effort de guerre et le patriotisme du pays. Il a fait ses études dans une prestigieuse université anglaise, son meilleur ami est un jeune idéaliste qui ne tardera pas à s’engager dans la lutte en Orient contre les Japonais et il est reçu et protégé dans un cercle très influent proche du gouvernement. Il paraît s’acquitter du rôle qui lui est confié, celui d’être propagandiste de la politique de Churchill avec brio et dévouement. Seulement en réalité William Conrad est un agent d’influence nazi dont la mission est de s’élever au sein de la hiérarchie anglaise pour la subvertir de l’intérieur. Une première étape impeccablement accomplie, puisque William Conrad est devenu tellement populaire qu’il reçoit de nombreuses lettres d’admirateurs et d’admiratrices de tout le pays.
à propos de Sud, d’Antonio Soler, Rivages, 2022
Que ceux qui cherchent des histoires lénifiantes ou édifiantes passent leur chemin ; des histoires avec une morale et de la justice aussi ; des personnages bien typés « gentils » ou « méchants », tout autant. Pas de critique sociale dans « Sud », en tout pas de celles bien appuyées sur les repères classiques déclinant l’évangile selon Marx, Jésus ou n’importe quel autre prophète. « Sud » narre la vie ordinaire de gens ordinaires dans un pays ordinaire occidental. Dans une de ces démocraties comme les haïssent les Poutine, Xi Ping et autres Khamenei, parce qu’elles façonnent selon eux des dégénérés, alibi bien commode pour escamoter leur haine fondamentale de l’Autre, un Autre sensé s’incarner chez nous dans ce qu’on appelle « les Droits de l’Homme », lesquels révèlent immanquablement aussi la part d’ombre de chacun. Or le roman est une des formes que peut prendre cette révélation.
« Sud » est l’histoire ordinaire d’un groupe de gens plus ou moins disparates, plus ou moins liés entre eux (mais c’est sans grande importance) un unique jour d’été dans le sud espagnol, terrassé par le « Terral » un vent sec et chaud passant pour rendre apathiques ceux qui le subissent. En réalité les personnages de Sud sont tout sauf apathiques, tant le livre les cueille au niveau pulsionnel.
Autant dire que le visionnage de la mini-série en 4 parties « Adolescence »[1] est éprouvant. Le spectateur du fait du procédé utilisé pour filmer chacune des parties de la série, n’est pas seulement installé dans la position classique et relativement confortable du voyeur distancié, mais aussi dans celle du témoin qui trace chacun des protagonistes. Il s’agit d’un parti pris de mise en scène (ici particulièrement efficace) dans lequel la caméra suit sans interruption ni plans de coupes, tous les interprètes de la série, sans répit, pourrait-on ajouter, au cours de chacun des épisodes.
De la dernière journée de formation APERTURA qui était sur le thème « violences explicites, violences implicites et intimes violences », je retiens qu’il n’y a pas la violence, mais les violences. Même si on aimerait faire de l’Un en repérant un mécanisme commun sous-jacent aux violences, on tombe plutôt sur une approche davantage « partielisée ».
Ainsi, le registre des violences ne se restreint pas à ce qui est « attentatoire au sujet » pour utiliser les termes de Thierry Vincent. Liliane Goldsztaub nous avait évoqué notamment quelques violences fondamentales qui participent à la constitution du sujet, comme le traumatisme de la naissance1, ou l’agressivité des pulsions qui est première comme nous le rappelait Jean-Richard Freymann à partir de Freud.