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Patris M., Freymann J.R., Janel N.

08/03/2011

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Michel Patris : Premier paragraphe. Cela va commencer par des considérations très générales sur la pulsion. Par exemple : la pulsion de mort est-elle le pulsionnel lui-même ou le pulsionnel en tant que tel ? Or le pulsionnel en tant que tel, je ne sais pas ce que c’est. Nous ne pouvons qu’être ici confronté à cette notion de signifiant. Est-ce que la pulsion de mort, est-ce que la pulsion érotique sont la pulsion ? Le concept de pulsion commence à prendre quelque consistance ou se volatilise de manière déconcertante dès qu’on l’approche de trop près. Vu de loin la pulsion, ça tient à peu près. C’est-à-dire que tout le monde, le sens commun, le bon sens, tout le monde sait ce que c’est qu’une pulsion. Vous n’avez qu’à ouvrir les journaux. La pulsion est là, elle est en acte, il y a quelque chose de nouveau tous les jours. La pulsion produit des effets. Quelque chose pousse, dans n’importe quel sens, quelque chose fait des vagues.

La pulsion et notre rapport à la vie ? La vie représente au moins trois choses.

° Tout d’abord la vie c’est un savoir biologique. La biologie est un discours sur la vie, un savoir sur la physiologie et chaque jour apporte sa quantité de découvertes qui ne manquent de susciter l’admiration des foules. Mais malgré les découvertes de la biologie, le mystère de la vie en tant que telle ne cesse de s’épaissir à mesure qu’on va au plus profond, au plus petit, à l’infinitésimal, à la molécule. Jadis il existait un savoir assez simple en médecine sur la vie. Il suffisait de prendre le pouls d’un malade pour se faire une idée d’un malade. Je dirais que ça pulse. Si le cœur s’arrête, ça ne pulse plus, il n’y a plus de pouls.

Bien sûr depuis nous avons appris, non sans importance, que le corps mettait en jeu bien d’autres rythmes — je parle là d’une pulsion qui bat et non pas simplement d’une pulsion qui pousse — les rythmes du cerveau — on en découvre des choses dans le cerveau, ça produit des ondes : il y a des milliards d’impulsions à chaque seconde dans le cerveau et toujours dans la pulsion. Que pouvons-nous dire aujourd’hui de ces pulsations, de ces impulsions ? Est-ce que cela tient du miracle ou, ce qui revient au même, si on remonte à Descartes, est-ce que ça remonte à une sorte de providence du bon vouloir du grand horloger. On sait comment ça pulse. Mais pourquoi ça repart quand vous faites un choc cardiaque ? Et ce fait, du fait de l’épaississement du mystère de la vie à mesure que la science avance, a un effet : c’est parmi les scientifiques qu’on trouve les plus grands croyants Percer les mystères de la vie ne pousse qu’à se tourner vers non pas des explications mais vers ce qui se passe de toute explication, c’est-à-dire le centre vide de toute religion, si on peut dire. Le savoir sur la vie, la biologie ne démystifie pas la vie, elle ne fait qu’épaissir dans un centre obscur, un trou noir, quelque chose d’innommable, le vide de toute explication scientifique, la question de la vie.

° Le deuxième aspect de la vie c’est cette question : est-ce le contraire de la mort ? Est-ce l’opposé de la mort ? C’est une question qui est contemporaine des premiers balbutiements du symbolique dans le langage humain à savoir que la vie a commencé à nécessiter des mythes, des explications, des représentations, des projections cosmiques qu’à partir du moment où une chose était sûre : une fois qu’on était mort on était mort. C’était tellement insoutenable que le premier mouvement de la pensée, premier mouvement du symbolique, c’est de dire « Ah non, ce n’est pas possible ». Dénégation, rejet de la question de la mort. C’est tellement insupportable que la question de la mort est liée intriquée tissée avec la question de ceux qui disparaissent et notamment des pères morts.

C’est sûr que la psychanalyse a fait rentrer dans la question du corps — le corps au sens analytique — un certain nombre de mythes. On peut dire l’inverse. On peut dire que la théorisation des pulsions équivaut à une sorte de ré-invagination de l’univers dans la question du corps. Il y a une clinique des pulsions, une science des pulsions qui passe nécessairement par un ciel vide de toute force, de tout père disparu.

. Vous êtes-vous déjà interrogé sur le sens de votre vie ? Oui, je suis né et je vais mourir. C’est intéressant comme thèse.

Autrement dit, ce volet de la vie est une sorte de rêve ou de cauchemar quotidien qui fait que nous devons en quelque sorte assumer notre propre haine de la vie ou de la haine de la vie vis-à-vis de nous. En psychanalyse, cela donne dans la clinique quelque chose qui s’appelle la culpabilité qui est  une des meilleures accommodations, au sens culinaire, des dettes de haine, de souffrance que nous avons vis-à-vis de la vie. Mais ça, ça va dans les deux sens.

Je voudrais en venir au deuxième paragraphe, la clinique de l’acte pour d’abord revenir sur la pulsion, quelques généralités. Pour moi la psychopathologie n’est rien d’autre que le repérage d’un certain nombre de problèmes diagnostics et thérapeutiques et là où justement la question de la pulsion fait limite ou a échoué sur les bords de la parole. La pulsion, je la compte parmi les concepts limites à savoir que dans la psychopathologie, la pulsion est posée comme un point de fuite en-dehors du tableau. Y a-t-il une clinique des pulsions ?

Je fais cette remarque : dès lors que la pulsion est qualifiée d’érotique, de pulsion du moi, de pulsion partielle, elle a déjà fait l’objet d’une interprétation ; elle est déjà venue rentrer dans quelque chose, elle est rentrée dans la libido ou, je reprends tes termes, la libido est venue en quelque sorte la polluer, la défigurer. Est-ce qu’il y aurait une pulsion pure pulsion, la pulsion en tant que telle qui ne serait rien de tout cela, qui ne serait ni érotique, ni pulsion du moi et encore moins pulsion d’autoconservation qui est déjà quelque chose de très élaborée sur le plan du rapport du sujet à son image. S’agit-il d’une pulsion mère ? Pourquoi pas. On n’est pas dans la fonction maternelle, ce serait la pulsion mère d’un lieu qui a déjà été identifié ailleurs comme celui du Réel dont on ne sait pas grand chose mais qu’on est tenu de garder comme une dimension nécessairement posée pour soutenir l’édifice théorique des pulsions. Le Réel est à ce titre indispensable.

Mon idée d’une pulsion pure se situerait en deçà de tout nouage de la pulsion à la sexualité, à la mort, en considérant que ce nouage inscrit des zones de résistance dans une religion de la vie.

 On a un mythe pour la création de l’univers, un mythe assez récent, celui du Bing Bang. Mais ce mythe vous oblige à imaginer l’inimaginable c’est-à-dire le néant, qu’avant il n’y avait rien, même pas le vide. On pourrait dans le rapport du corps au pulsionnel construire une mythologie comparable à savoir qu’il y aurait un temps zéro voire un temps moins un de la pulsion et que tout ce qui est pour nous appréhendable dans la clinique est déjà nécessairement interprétation. Interprétation non seulement dans le transfert mais dans le fait que la pulsion ne peut cliniquement que se symptomatiser d’une façon ou d’une autre. Et je dirais même pour aller encore plus vite s’arquebouter, s’appuyer  sur un minimum de fonction paternelle pour pouvoir se dire. Il n’y aurait de pulsionnel que dans sa dimension et meurtrière ou amoureuse. On a déjà là une petite trousse à outil minimale pour faire de l’œdipe, c’est-à-dire pour tuer, aimer et je dirais symptomatiser, refouler bien entendu toute cette affaire le plus vite possible.

« Ce qu’exprime — je cite François Jacob — la plupart des phénomènes physiques, c’est simplement la tendance naturelle des populations de molécules à passer de l’ordre au chaos. »

Cette phrase est une phrase fasciste parce qu’il faut entendre « Il faut de l’ordre ». Il y a quand même quelque chose à entendre dans ce qu’il dit : que si personne n’est là pour que ça tienne ensemble — bien sûr on voit ici la fonction symbolique du père se repointer — s’il n’y a pas cette place vide du père mort ça ne tient pas car ce qui fait que ça tient c’est que la place est vide. Dans la clinique, c’est comme ça que ça fonctionne. Si elle est pleine cette place, s’il n’y a pas cette espèce de trou d’air dans la parole de l’Autre au regard de la place du père mort, fut-elle occupée par le discours de quiconque, les choses risquent de se passer assez mal.

Présentation clinique

Il s’agit aujourd’hui de la question de la boulimie. J’avais pensé aussi aborder l’anorexie mais cela aurait fait trop long.

Qu’est-ce qui spécifie la boulimie, le symptôme dans la clinique ?

Pour le cas qui nous intéresse et pour beaucoup d’autres, d’abord le sujet se plaint de son symptôme comme d’une force agissante — appelons ça une pulsion au sens vulgaire de la pulsion — contre laquelle il ne peut lutter.

Il y a de l’hystérie dans la place boulimique comme il y aurait de la libido qui viendrait en quelque sorte tomber dans le monde d’un réel. La boulimique ou le boulimique, je ne connais que des femmes, de dire « Tout ce que je vous raconte c’est bien beau, mais avec la boulimie comment je fais ? »

Voilà un petit bout d’analyse

Pour conclure si j’ai pris l’exemple de la boulimie avec le fil de la pulsion et de la fonction paternelle c’est pour partir de quelque chose qui m’apparaissait assez simple voire rudimentaire qui était un fonctionnement pulsionnel d’organes supposés continuer à fonctionner à l’abri de toute infiltration libidinale, de toute demande à l’Autre.

La pulsion d’organe c’est mon petit délire personnel. J’ai bien posé au départ que pour moi un organe, ça bât, ça pulse, ça fait accordéon.

Je parle de quelque chose qui est la pulsion d’organe dans quelque chose qui est dilatation- rétractation, érection-détumescence.

Jean-Richard Freymann : Moi je crois que ce qui est important c’est exactement de ne pas vouloir partir effectivement de la question du besoin. C’est là l’intérêt de l’histoire des Noms-du-Père, de partir au fond des objets partiels. C’est une clinique des objets partiels. Qu’est-ce que ça veut dire qu’il y a une partie qui n’est pas symbolisée, ou qui a été sursymbolisée parce que ce que vous dites, il y a la question du besoin effectivement qui pourrait assouvir mais là, c’est à l’envers ce que dit Michel Patris. C’est faire fonctionner uniquement le besoin qui conduit à cette forme clinique. C’est à l’envers. La boulimie serait l’effet d’un travail de sabotage répétitif à partir justement de ne faire travailler que le besoin.

En deux mots : la pulsion, ça s’attrape. Je dis que l’enfant est déjà un être pulsionnel pris d’emblée dans ce que Melanie Klein appelle un œdipe originel, quelque chose qui même sur le plan préœdipien met en place quelque chose de l’ordre de la fonction paternelle. Il n’y a pas de pur pulsionnel, c’est un mythe mais si l’enfant, le corps de l’enfant arrive à rentrer dans le registre de l’érotisation, du symbolique, c’est dans quelque chose qui parle au  nom de la pulsion dans les liens produits

Jean-Richard Freymann : C’est-à-dire aussi que ce que tu mets en évidence c’est quelque chose qu’on retrouve chez Lacan dès le séminaire sur les psychoses[1] c’est qu’on n’est pas obligatoirement dans les défauts du symbolique en tant que tel mais que c’est bel et bien le sort advenu de la question de l’imaginaire qui est en jeu c’est-à-dire les formes d’imaginaire telles qu’elles peuvent se dessiner par rapport au symbolique. C’est ce travail-là qui fait émerger par moments quelque chose de l’édifice pulsionnel.

Nicolas Janel :On a du mal à concevoir la pulsion sans accroche symbolique

Michel Patris : C’est parce qu’on a du mal à l’imaginer que j’avais posé l’idée, la virtualité de quelque chose d’avant le Bing Bang et, après le Bing Bang, c’est déjà la question de l’Autre, c’est déjà la question de la libido. La pure pulsion, le temps zéro, le temps moins un de la pulsion n’est pas cliniquement connaissable

Jean-Richard Freymann : Avec quand même l’idée, l’histoire boulimique faudrait la reprendre du point de vue clinique parce que c’est tout de même l’idée que ça pourrait un jour s’arrêter, qu’on pourrait se remplir tout à fait.

Par ailleurs les structures ordinaires peuvent tranquillement fonctionner. Vous pouvez faire une névrose à côté, en prime. Mais le fait de lancer la question de la boulimie par rapport à ce monde boulimique ou ce non-monde boulimique, c’est une manière de renouveler la question des pulsions un peu autrement et de dire que nous on n’est pas dans une démarche philosophique, on a besoin des philosophes pour nous éclairer sur un certain nombre de tiroirs culturels qu’on n’a pas à disposition. Mais notre travail c’est quand on utilise un mot on fait gaffe à la théorie.



[1] Lacan J., 1955-1956, Les psychoses, Le Séminaire, Livre III, Seuil, 1981.