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26/02/2008
Jean-Richard Freymann (JRF) : … Je suis vraiment très content que nous recevions Ferdinand Scherrer (FS Psychanalyste), qui pour moi représente depuis longtemps, on avait peu de contacts avant, mais je l’avais déjà connu avant à l’école des éducateurs où je venais faire quelques interventions ainsi qu’à la faculté de Psychologie. Il était déjà connu pour des traductions qui étaient très appréciées et en particulier un certain nombre d’articles, il m’en a passé un, j’ai passé quelques heures dessus, qui sont extrêmement rigoureux. C’est un homme de rigueur surtout dans un rapport textuel tout à fait précis. … … … Mais avant de lui donner la parole je voudrais dire quelques mots sur ce qu’on a dit la dernière fois pour dire qu’il y a un point sur lequel maintenant nous tombons de manière régulière et qui est tout de même la question de la structure en psychanalyse. C’est une question extrêmement délicate. D’abord on a taxé Lacan de structuraliste et encore c’était déjà problématique, on en a déjà parlé, c’est-à-dire que par rapport aux autres structuralistes peut-on dire qu’il l’était au même titre qu’un Lévi-Strauss mais surtout la question du structuralisme s’oppose radicalement, et apparemment c’est plus embêtant, à la question des structures psychiques et par exemple à la manière de penser les structures en psychiatrie. Vous savez que les structures en psychiatrie c’est la question du caractère, la structure en psychologie c’est une bouteille à l’encre. Donc il y a quelque chose dans la spécificité des structures en psychanalyse qu’on est en train d’étudier grâce à « Honte, culpabilité, angoisse » comme si là on avait la trace d’un mouvement. La structure en psychanalyse c’est un mouvement c’est une difficulté d’articuler, d’ossifier, de pétrifier la diachronie et la synchronie. Quand on parle de structure en psychanalyse c’est comme si on essayait de faire correspondre deux registres tout à fait différents, ce qui est extrêmement délicat. Ce qui va dans ce sens c’est évidemment la logique du transfert qui là aussi — faudra qu’on reprenne ça, on aura l’occasion l’année prochaine à propos des pulsions — est une question difficile car comme on l’a déjà dit, et c’est vrai dans la mobilisation et de l’angoisse, dans la question de la déculpabilisation et dans la question de la honte, la question du transfert confond d’une part l’objet du transfert et la question du transfert lui-même ou plutôt des objets du transfert. À savoir que l’objet du transfert n’est pas du tout dans la même logique que le transfert lui-même, l’objet du transfert est plus dans une logique du fantasme, de la structure du fantasme, tandis que le transfert lui-même c’est une logique qui devrait surtout s’étayer sur les processus primaires de l’inconscient, ce qui n’est pas tout à fait le même problème. J’ai à ce propos relu ce qu’a dit Ferdinand la dernière fois, on est dans une sorte de battement, dès lors qu’on parle de structure en psychanalyse, entre structure et astructure. Tu vas en reparler. Et vous avez pu observer dans ce qu’on a fait jusqu’à présent quand on parle de structure en psychanalyse on tombe avant tout sur la question des origines. Il n’y a pas que Lemler qui le fasse. L’histoire de la psychanalyse c’est cela. On a toujours envie de savoir comment tout cela a commencé. Est-ce que la psychanalyse, cela a commencé par un traumatisme ? Est-ce que cela a commencé dans le langage ? Encore dans les meilleurs cas quand on n’a pas élevé le placenta à la place de l’enfant, ce qui arrive assez souvent ! C’est-à-dire qu’on a élevé quelqu’un qui n’était pas celui qui était désigné au départ Quand vous prenez par exemple tout de suite le nom de l’enfant mort.
Ferdinand Scherrer : Pour le placenta, l’allemand parle de Narchgeburt
JRF : La post-naissance. À un moment donné, on parlait de jouissance placentaire ! Cela va très loin. Donc cette question d’origine, je ne vais pas y revenir mais c’est le premier fantasme auquel on est confronté dès entre dans la psychanalyse ce n’est pas le « Que me veux-tu de Lacan ? » mais c’est « Qu’est-ce que j’étais au départ ? D’où je sors ? » où l’on montre qu’on est avant tout pris dans le fantasme de l’autre. C’est-à-dire que, l’origine, c’est aussi les discours religieux, les discours moraux dans lesquels vous êtes nés, l’endroit où l’on a mis votre petite chaise à table, l’endroit où vous vous êtes trouvé assis à côté, tout était déjà prêt, vous aviez les recettes de la grand-mère, les serviettes du grand-père, les disputes des parents. Vous arrivez, vous avez une place qui est déjà désignée, vous vous asseyez à table, le banquet, un banquet autour d’une table, et vous êtes déjà bien désigné… … De ce point de vue-là, nous sommes tous des états limites. … …
… Lacan, dans « Les complexes familiaux» (Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », paru en 1938 dans « l’Encyclopédie Française » in Autres Ecrits, Seuil, Paris, 2001.) vient à dire que le problème de l’enfant par rapport à la mère c’est le problème de la mère par rapport à la femme. Ce que la mère va reporter sur ce pauvre objet enfant, ce sont les troubles de la libido, les problèmes désirant. Faute de soutenir un désir qui manque d’objet, elle va se trouver un objet, ce qui fait que l’enfant est toujours peu ou prou dans une position d’objet fantasmatique. De ce côté-là, les désirs d’enfants, vous pouvez aller vous rhabiller, c’est une forme d’objet qui est déjà comblant par rapport à la question du désir. Concernant la phobie, on a vu la dernière fois la complexité de la question. Je trouve effectivement que la question phobique, je pensais à un moment donné, et pour cause, que c’était la bonne structure analysante.… …
… Je vais m’arrêter là-dessus en ajoutant la question du cercle magique. On n’en a pas parlé de tous ces effets de schéma optique, tous ces effets d’idéal du moi, de moi idéal conduisent la dimension phobique, qui existe chez tout le monde, à provoquer un peu artificiellement et subjectivement un dedans et un dehors mais qui conduit à un heimlich et un unheimlich. Cela veut dire que le phobique va produire un espace à partir du schéma optique qui va être de définir une sorte de géométrie qui lui est personnelle — vous vous rappelez le film italien « Le cercle magique » où dans une soirée tout le monde se retrouve dans un cercle, personne ne sort, personne ne peut bouger, et ils ne voient pas qu’ils ne peuvent plus sortir, ils restent en rond. Et bien ce cercle-là est intéressant parce que ce cercke on pourrait presque le prendre pour du réel alors que c’est justement on pourrait dire le rapport à la réalité psychique qui se pose dans le monde. Alors Ferdinand, à toi. Tu as donné un titre « Honte, culpabilité, angoisse dans la névrose obsessionnelle ou les boussoles du non-objet »
FS : D’abord je dois dire que ce n’est pas moi qui ai choisi le sujet, c’est Jean-Richard qui me l’a proposé, non sans me mettre un peu dans l’embarras. C’est pour cela que j’ai rajouté cette petite formule : l’angoisse comme boussole du non-objet. La métaphore de la boussole, je l’ai rencontré souvent, mais pour la première fois sous la plume de Freud dans un texte précoce, “Les études sur l’hystérie” (Freud S., Breuer J., 1895, Etudes sur l’hystérie, PUF, 1° éd.1956, 3° éd.1971.), publié en 1895 avec Breuer. Pourquoi l’embarras ? Tout d’abord, je ne voyais pas en quoi l’angoisse, la honte, la culpabilité auraient des spécificités selon les différentes « structures » pathologiques. Confrontés à ces affects - c’est vrai surtout pour la culpabilité et l’angoisse - l’analysant et l’analyste sont logés à la même enseigne. Ils sont voués à la tâche toujours à remettre sur le métier de l’interprétationconstruction. Ce n’est pas par hasard que les théories de la culpabilité et de l’angoisse ont connu des variantes nombreuses aussi bien chez Freud que chez Lacan. La deuxième chose qui m’a laissé perplexe, mais Jean-Richard en déjà parlé, c’est le terme même de « structure ». Quand on parle de structure, on évoque le plus souvent les structures psychopathologiques. Mais qu’en est-il de la « structure » de quelqu’un qui ne serait ni paranoïaque ni schizophrène, ni obsessionnel, ni hystérique, ni phobique etc. ? On a inventé la catégorie des états limites pour ranger les cas ceux qui ne rentrent dans aucune des structures préétablies des différentes classifications nosographiques psychiatriques ou psychanalytiques. De même dans le domaine de l’éducation spécialisé on a inventé pour certains enfants qui échappent aux grilles de la classification une case, et les institutions correspondantes, la case des « incasables ». Et qu’en est-il de la « structure » du sujet supposé normal ? Ne pourrait-on pas dire que le sujet comme le cas limite partage le même destin, c’est précisément celui d’être exclu de la structure, de ne s’inscrire dans aucune structure, sauf, comme on le verra, à préciser le sens la « structure » en l’envisageant comme « structure trouée ». Autrement, parler de la structure de l’obsessionnel, de l’hystérique, etc., c’est courir le risque d’enfermer le sujet... dans une structure. Pour l’hystérique, le danger est moindre. Elle finira par faire objection. C’est différent chez obsessionnel. … … … Revenons au névrosé obsessionnel. Il est un passionné de la structure comme peut l’être tout penseur. La névrose obsessionnelle est une redoutable machine à penser. Son mécanisme recouvre celui de la pensée elle-même en quête de ce qui la cause. Ce n’est pas pour rien que Freud à un moment donné a suggéré de remplacer les Zwangvorstellungen par Zwangsdenken. Le névrosé obsessionnel à l’instar du philosophe hanté par le système aimerait bien que tous ses montages puissent à un moment se suturer et faire structure. Mais Il n’ y parvient pas, le paranoïaque peut-être un peu mieux (mais à quel prix ?) L’obsessionnel, non. Il est un désespéré de la structure. C’est un théologien qui, comme tous les théologiens, doute de Dieu. Celui qui croit en Dieu, qui a la foi, comme on dit, n’a pas besoin de la théologie. La certitude, il l’a. Le théologien, lui, a des doutes, comme l’obsessionnel. Il doute de tous les signes de l’existence de Dieu. Il lui faut trouver le signe intangible, la preuve irréfutable de son existence. Cela à titre d’introduction, il me reste un quart d’heure pour chaque partie. Il y en quatre:
1- L’énigme de l’affect ou l’affect comme expérience du seuil et des limites. 2- La névrose obsessionnelle pièce maîtresse, mais non centrale, de la pierre de Rosette de la psychanalyse ? 3- De la structure à l’a-structure. 4- Le vice de la structure ou le nord de la boussole de l’angoisse. Je ne sais pas si je tiendrai le cap...
L’énigme de l’affect. J’ai beaucoup apprécié la métaphore du retable avancée par Jean-Richard la dernière fois à propos de «honte culpabilité angoisse » (Je pense que l’ordre de l’énoncé n’est pas dû au hasard). Je suggère d’en rajouter un quatrième à ce retable, non pas un quatrième panneau, mais, pour rester dans le registre de la métaphore, un quatrième qui serait le retable non ouvert, mais fermé. L’obsessionnel est un visiteur assidu et un commentaire insatiable du retable, ouvert. Mais le retable peut être fermé. Là, on serait plutôt du côté de l’hystérique. Et je rajouterais donc comme quatrième à l’HCA la douleur (psychique). Ce que le retable fermé met également en évidence et qui reste inaperçu quand il est ouvert, ce sont les charnières des panneaux. Essentielles, les charnières. On pourrait dire que l’hystérique a une expérience de la charnière voire même une souffrance, une douleur de la charnière. Avec HCA, nous avons affaire à des affects. D’ailleurs, et c’est un peu étonnant, on évoque en psychanalyse le plus souvent les affects que l’on pourrait dire “négatifs” ou “pesants”, la honte ce n’est pas tellement marrant à ressentir, la culpabilité non plus, l’angoisse encore moins. On pourrait par exemple faire une année sur la joie et l’enthousiasme dans l’hystérie, la paranoïa, la névrose obsessionnelle, etc. ...
JRF : Cela, c’est pour les années à venir.
FS : Et pourtant... Il arrive au névrosé obsessionnel de manifester dans le cadre d’une séance joie ou enthousiasme, et subitement il va prendre l’enthousiasme dont il est porteur, la joie qu’il vit exactement comme l’équivalent d’une attente anxieuse, d’un signal d’angoisse : « il va se passer quelque chose, cela ne peut pas durer ». L’enthousiasme, la joie signalent l’imminence de quelque chose de néfaste qui peut, ou qui va se produire et virent soudainement vers l’anxiété ou l’angoisse. Revenons à la place de l’affect dans la psychanalyse, de l’affect comme expérience du seuil et de la limite. La limite est une dimension essentielle de la pulsion. Celle-ci ne constitue pas un bloc homogène, mais est faite de l’articulation de deux réalités hétérogènes, de la conjonctiondisjonction entre d’une part la Vortstellungsrepräsentanz et de l’autre l’Affektbetrag.
JRF : Précise un peu..;
FS : La pulsion présente chez Freud toujours deux versants indissociables même s’ils sont susceptibles de glisser l’un sur l’autre. - Le versant signifiant de la Vortstellungrepräsentanz, du réseau signifiant des traces, du jeu des représentations, de leurs substituts et tenant lieu. C’est le versant de la grammaire pulsionnelle, le versant de ce qui peut être épinglé dans le registre des représentations en terme d’objet, oral, anal, etc. - Puis il y a le versant du quantum d’affect, c’est-à-dire d’un substrat d’affect qui n’est pas intégrable dans le registre des représentations. C’est cette discordance interne à la pulsion qui confère à l’objet son caractère foncièrement indéterminé. Le sein, les fèces, la voix, le regard inventoriés par Lacan n’ont aucune réalité objectale. Ce sont des signifiants, des semblants du dit objet a, c’est-à-dire ce sont des tentatives avortées d’une création métaphorique de quelque chose d’indéterminée qui nourrit et relance le processus métaphorique, tout en lui échappant. La métaphore est vouée à la métonymie. “L’objet” sein, “l’objet” voix sont les résidus métonymiques de la fécondité de la métaphore qui échoue à cerner l’objet recherché. Certes le choix de “l’objet” n’est pas un effet du hasard. Il suppose le discours de l’Autre et correspond à la prévalence imaginaire de certains objets de la réalité au cours de l’histoire des rencontres avec l’Autre.
JRF : Donc cela veut dire que ce que tu mets tout de même comme premier, c’est le discours de l’autre.
FS : En effet, la pulsion est une retombée de l’inscription du corps dans le discours de l’Autre. Lacan avait cette belle phrase, lumineuse : « La pulsion c’est l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire ». C’est l’écho, donc la résonance dans le corps du fait qu’il y a un dire, mais un dire qui n’épuise pas le sens de ce qui est dit, et c’est cette fuite du sens, cet ex-cès du sens nonréalisé sur les significations qui se traduit dans l’épaisseur, la pesanteur la chaleur ou l’opacité de l’affect. L'affect c’est la marque, le symbole dit parfois Freud (Affektsymbol) de ce qui ne peut pas se dire dans ce qui est dit. Le signe, le signifiant, la signification renvoie toujours à un autre signe, un autre signifiant, une autre signification. Mais il n’ y a pas de signe, de signifiant, de signification du renvoi en tant que tel. L’affect se loge dans cet espace interstitiel, surgit de cette vacuole.
JRF : Avec l’idée, dans le même texte d’ailleurs que « L’inconscient, c’est le discours de l’Autre ». C’est-à-dire qu’il n’y a pas une notion d’inconscient personnel. Ce que tu dis, c’est de l’autre côté, l’inconscient, on pourrait dire ce qui va se constituer de discours, c’est bel et bien par rapport au discours de l’autre ? On pourrait dire que c’est là où il y a d’emblée le conflit fondamental qui produit des affects. C’est important à dire parce que du coup cela change tout de même la perspective. La perspective de Lacan lit Freud d’une certaine manière en regard de Freud. Il retourne à Freud mais il rajoute quelque chose qui fait que la lecture va être complètement différente. … …
… FS : Revenons à l’affect comme expérience du seuil. Je prends ici expérience au sens de l’Erlebnis en allemand qui parle plus à mon oreille. Erlebnis qui souligne la part, la reprise subjective de l’expérience. On traduit généralement par expérience vécue. Cela nous permettra à propos de cette expérience du seuil de parler de la honte, de la culpabilité, de l’angoisse et de chaque fois préciser de quel seuil nous parlons, non seulement de quel seuil, mais aussi de quel franchissement des limites nous parlons. La honte, la culpabilité et l’angoisse sont des affects qui mesurent la distance avec l’objet impliqué et qui sont en même temps des modes de réglage, des modes d’accommodation sur le discours de l’Autre. Je disais tout à l’heure que le névrosé obsessionnel est un assidu de ce retable. Tous ceux qui ont déjà entendu ce qu’on appelle un obsessionnel, bien que le diagnostic ne soit pas toujours évident, ont pu faire l’expérience de la dimension tragique chez l’obsessionnel de la honte, de la culpabilité et de l’angoisse. Concernant la honte, je ne suis pas tout à fait d’accord avec ce que j’ai entendu dire lors d’une intervention antérieure. Je ne pense pas que la honte soit la marque de la sortie de l’analyse. Je pense plutôt que la honte est la marque de l’entrée en analyse, et cela est flagrant chez l’obsessionnel. Il est amené au bout d’un certain temps d’entretiens dits préliminaires à faire l’aveu d’expériences particulièrement honteuses. Et si vous êtes sensible à la phénoménologie de cette dimension, si vous avez quelqu’un en face à face, vous le verrez tout de suite se cramponner à votre regard. Il se joue là le tournant crucial de l’entrée ou non en analyse. Ajoutons que Freud de son côté a rangé la honte du côté des résistances à surmonter. On peut, parmi les trois HCA isoler la honte bien que les frontières avec la culpabilité soient assez labiles. Mais elle a, comme la phobie, un objet repérable et reconnu, même s’il peut s’avérer n’être qu’un substitut de sa cause véritable. Pour les deux autres, la culpabilité et l’angoisse, ce n’est pas aussi évident. Chez le névrosé obsessionnel il y a des glissements rapides de l’un à l’autre pour des raisons qui mériteraient d’être éclaircies. J’esquisse dès maintenant une hypothèse de réponse, parce qu’après je n’aurais peutêtre plus le temps. Chez le névrosé obsessionnel se produit comme une confusion, un recouvrement de deux impératifs. D’un côté, l’impératif de la loi, l’impératif du père. Qui dit quoi ? : “Tu dois”. Même énigmatique, il n’en recèle pas moins une promesse, une ouverture dans le registre de l’idéal, de l’idéal du moi. Et, de l’autre côté, l’impératif de jouissance, du côté de la mère : “jouis !”, “fais-moi jouir”. Vous imaginez bien ce que cette sorte de réversibilité entre l’impératif kantien et l’impératif sadien peut engendrer de ravages.
JRF : Oui mais avec une idée en constante qui est la question du surmoi tout de même. Estce que sa spécificité « structurale » n’est pas justement du côté d’un investissement tout particulier de la question du surmoi.
FS : Freud se débat avec cette question. Il dira à un moment donné que le surmoi est une instance parentale, pas paternelle ou maternelle, mais parentale. Cela peut passer par la voie — ou la voix — de l’un ou de l’autre. Le plus souvent par une intrication des deux. Ce qui fait la férocité du surmoi, le caractère écrasant du surmoi est à mettre sur le compte de la toute puissance du surmoi maternel qui vient littéralement étouffer, couvrir la voix du surmoi paternel. Ce qui fait, pour reprendre le titre d’un ouvrage entièrement consacré à la névrose obsessionnelle, de cette névrose un enfer.(Lachaud D. L’enfer du devoir, Hachette pluriel, 2000). L’obsessionnel interprète et vit son désir comme un devoir et masque sa jouissance sous les oripeaux du devoir. Il est dans une sorte de logique infernale dont il a du mal à se dépêtrer. Il y a dans son adresse à l’Autre une confusion entre « Qu’est-ce que tu veux ? » et « Qu’est-ce que tu désires ? ». Ce qui fait que chez lui désir et vouloir télescopent.
JRF : Alors question : est-ce que ce surmoi — parce que là on touche un point qu’on n’a pas encore du tout lancé — est pour toi uniquement un surmoi œdipien, un héritage œdipien ou est-ce qu’il aurait aussi à voir avec quelque chose comme toutes ces affaires avec le surmoi kleinien, c’est-à-dire quelque chose qui viendrait encore d’ailleurs ? …
… FS : Je vais m’en tirer avec encore une référence. Freud s’interrogeant sur l’origine du surmoi finira par suggérer que c’est la voix des ancêtres. Je vais vous raconter une petite histoire. J’ai entendu une psychanalyste raconter l’histoire d’un enfant qui interrogeait son père sur l’origine et le sens des règles et d’interdits qui lui étaient imposés. Des questions sur l’origine, le sens, la légitimité de la loi. « À quel titre vous autorisez-vous à dire tout ça ? ». À questions embarrassantes, réponses toutes faites ou improvisées. Enfin tout le monde se débrouille comme il peut. Les parents de guerre lasse finissent par dire « Écoute c’est comme ça ! Maintenant, tu es encore trop petit. Tu ne comprends pas encore tout à fait. Tu vas grandir et quand tu seras grand tu sauras pourquoi ». Une fois grand, il racontera à ses enfants la même histoire. C’est-à-dire qu’il va transmettre la loi mais comme voilée, comme énigmatique. Alors que l’impératif de jouissance, même s’il est problématique, il est tout de même plus massif, plus écrasant.
JRF : Ce que tu disais du surmoi du côté des ancêtres, je crois que cela touche une autre question que quelqu’un comme Pierre Legendre (Legendre P., Leçon IV L’inestimable objet de la transmission, Fayard, 1985.) a très bien touchée du doigt, c’est la question de ce qui a à voir avec le transgénérationnel, avec la succession des générations. Parce que je te signale que le genre de phrase qui consiste à dire « Quand tu seras plus grand tu comprendras » cela a un effet traumatique extraordinaire.
FS : C’est un aveu de non savoir de la part de l’adulte
JRF : Non.
FS : C’est une promesse…
JRF : Ce n’est pas entendu comme cela. Je suis d’accord pour un pan, mais de l’autre côté cela peut être vécu comme quelque chose…
FS : C’est tout de même mieux que de l’enfermer dans la cave à charbon
JRF : Ça n’empêche pas, on peut faire les deux. C’est important parce que mettre le surmoi du côté des ancêtres au-delà du côté anecdotique, c’est mettre en place la question pas seulement du côté de la prohibition de l’inceste, mais aussi du côté de la genèse de la loi des générations. C’est-à-dire qu’il y a quelque chose qui se transmet là qui est du registre du rapport à la loi, auquel on ne sait pas grand-chose, qui souligne en tout cas l’effet de transmission de quelque chose qui est insu.
FS : Oui, ce qui est transmis c’est tout de même, je dirais, la faille. D’ailleurs Lacan lorsqu’il parle de l’angoisse et de la culpabilité, s’est beaucoup plus appuyé sur les philosophes que sur Freud lui-même. Il a choisi comme interlocuteur, comme frère de réflexion, Kierkegaard. ( Kierkegaard S., 1844, Le concept d’angoisse, Œuvres Complètes, Paris, Editions de l’Orante, 1973.) Et Kierkegaard c’est bien celui qui tente de montrer en quoi la culpabilité a dans une certaine mesure trait à la loi mais aussi au défaut du père par rapport à la loi. Qu’on retrouve aussi dans l’ambiguïté de l’impératif paternel dont parle Freud dans « Le Moi et le ça », je crois, où il dit que l’injonction du père est tout de même relativement paradoxale parce qu’il dit d’un côté « Fais comme moi » et en même temps il dit « Ne fais pas comme moi ». Il propose l’ouverture et il pose l’interdit. Maintenant si cette injonction est mal comprise cela risque de poser un certain type de difficultés.
JRF : Cela produit du sens.
FS : Mais, il y a tout de même cette espèce d’injonction paradoxale ...
JRF : Alors la honte par rapport à l’obsessionnel, comment tu vois cette histoire ? Je crois que c’est très important. Tu as posé la confusion des deux impératifs. Par rapport à la névrose obsessionnelle c’est tout à fait important. Cela existe ailleurs aussi, mais c’est renforcé à cet endroit-là. D’autre part la question du surmoi, tu lances une nouvelle piste, il y a de quoi faire. Et alors la question de la honte ? Tu posais par rapport à l’obsessionnel la question de l’aveu. Comment articulerait-on ça ? Parce que la honte, on n’a pas arrêté de dire que cela se poserait plus par rapport à la question de l’idéal du moi
FS : Pour faire vite, disons que la honte renvoie à la prévalence de l’imaginaire, la culpabilité à celle du symbolique, l’angoisse à l’imminence de l’irruption ou de l’effraction du réel. Dans la honte, le sujet est appendu au regard de l’Autre, dans la culpabilité, il est terrassé par la voix et le poids de la loi énigmatique de l’Autre, dans l’angoisse, il est confronté à l’effacement du sens, au poids de “l’objet”, à de jouissance et au silence de l’Autre. La honte répond à une chute de l’image, la chute de “ la chasuble spéculaire de l’objet a” dit joliment Lacan. Chute non de l’idéal du moi mais du moi idéal. C’est l’image du sujet, pris sous ou surpris par le regard de l’Autre, qui prend feu et se consume. Le sujet mis à nu ne se vit plus que comme une misère exilée sur les bords du miroir, un déchet échoué parmi les débris épars du miroir fracassé. Seul le sentiment de honte lui donne encore un point d’appui, une certaine unité et consistance qui le préserve de l’annihilation. La débâcle de l’idéal du moi se fait beaucoup plus au regard de la loi, d’une instance symbolique. Les frontières entre moi idéal et idéal du moi ne sont évidemment pas aussi tranchées, et il y a bien sûr des jeux dialectiques d’alternances, de recouvrement et d’écarts entre moi idéal, idéal du moi. Ce qui se joue dans la culpabilité et l’angoisse relève moins de la chute que du voilementdévoilement soit de la loi, soit de l’objet. À la “chasuble” de l’image spéculaire correspond ici ce que Lacan appelle dans le Séminaire XVI ( Lacan J., D’un Autre à l’autre, 1968-1969, Seuil, 2006. ) “L’en-forme” du champ de l’Autre, du grand A. “Enforme” ? S’agit-il là d’un néologisme dont Lacan a le secret ? En fait, le mot existe bel et bien. Je ne sais pas si Lacan y a pensé, mais cela colle à merveille avec ce qu’il avance. On appelle “enforme” le moule qu’utilisent les chapeliers pour confectionner les chapeaux et leur donner leur forme définitive. Par extension on pourrait aussi bien appeler en-forme le chapeau achevé dont le feutre s’enveloppe, s’organise et trouve sa structure autour du moule qui lui impose sa forme et qui, une fois retirée, laisse un trou, une vacuole. Le chapeau présente un trou, un trou laissé par l’enforme. Donc A en-forme de a. Cette formule est réversible: a enforme de A : - A en-forme de a porte l’accent sur le champ de l’Autre, l’enveloppe signifiante, le discours de l’Autre, la ronde des signifiants qui gravitent autour de l’objet en cause, l’objet a. - a enforme de A. Le réel qui fait trou dans le champ de l’Autre et qui est la cause inextinguible du discours, le noyau intensif et fécond de la parole. Les deux formules représentent les deux versants du signifiant et de l’objet. Renvoient à deux logiques, une logique du signifiant et du manque d’une part, une topo-logique du trou d’autre part. La réversibilité de la lecture de la formule souligne le caractère indissociable des deux versants, indissociable comme le sont l’endroit et l’envers, l’écorce et le noyau, les strates historico-sémantiques du symptôme qui enveloppent sans l’intégrer le noyau dit pathogène, le noyau TROUmatique, selon la belle trouvaille de Lacan. Leur articulation n’est pas une simple jointure repérable comme telle, un point d’attache fixe, mais un enchevêtrement, ein Knotenpunkt, un point-noeud, un nouage. Le terme qui conviendrait peut-être le mieux est celui de pli, changeant et mobile selon l’histoire et les positions du sujet. Comme peuvent l’être les plis d’une chemise ou d’une robe selon la position du corps du sujet. … … … Nous avions déjà souligné que le névrosé obsessionnel en connaît un bout de cette réversibilité du voile de la Loi et du masque de la jouissance. Pour lui l’idéal n’est pas qu’un projet. Il doit l’être. Le lundi n’est pas vécu comme un jour d’ouverture, mais comme le signe de l’inaccomplissement du dimanche. Sommé d’être l’objet de satisfaction de complétude de L’Autre, de combler le manque à jouir et le manque à être de l’Autre, il vit avec angoisse l’inadéquation du moi idéal et de l’idéal du moi. Sa culpabilité est une culpabilité ontologique d’être. Il doit être l’idéal, il n’a pas le choix. JRF: Il a le doute mais pas le choix. FS : Oui ! Comme il peut y avoir confusion entre culpabilité et angoisse, il y a là confusion entre moi idéal et idéal du moi. Le travail du psychanalyste relève de la coupure. L’obsessionnel, il pense, il pense, il pense et doute de tout. C’est-à-dire que tout ce qu’il trouve n’est pas bon, Il désespère de trouver le mot juste, “le mot faillit”. Alors il recommence, et il finit par penser en rond, et penser en rond c’est une façon de faire sphère. Il veut se faire sphérique, rond, voire punctiforme. C’est là qu’intervient la dimension de la coupure. C’est a-sphériser la sphère.
JRF : Au point de vue pratiquement « technique » ou technè, de technè de l’art, c’est tout à fait juste, la question des cures d’obsessionnels, c’est de travailler avec la coupure.
FS : C’est de faire de l’obsession une ob-cession.
JRF : C’est aussi intéressant parce qu’à un moment donné il y a un texte de Freud qui confond effectivement surmoi et idéal du moi. Et là, tu donnes une bonne interprétation. Il ne les confond pas, ils sont dans la même chaîne. C’est un point important.
FS : Dans un texte : Le moi et le ça. ( Freud S., 1923, « Le moi et le ça », Essais de psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 2001 ) il dit très clairement que le surmoi c’est ce qui vient écarteler, faire coin entre ce qui est de l’ordre du moi idéal et de l’idéal du moi, ce qui crée un écart, un espace entre les deux.
JRF : Et là il y a un point que Pierrot Jamet avait soulevé et qui est important c’est qu’au moment où l’on passe de « l’Introduction du narcissisme » à la question de tout ce qui tourne autour de l’idéal du moi et ensuite du surmoi qu’il va développer, on passe — et cela ne me semble pas un détail, tu as dit que c’est quelque chose qui revient plusieurs fois — par la psychologie collective, il passe par la question du groupe. Et cela, je crois c’est très important par rapport à la loi et la honte parce que dans la honte, c’est vrai qu’il y a un point qui filtre des choses, c’est le point que dans la honte il y a aussi la loi du social qui fonctionne. Ce n’est pas que la loi au sens symbolique du terme. C’est la loi qu’on vit dans le social.…
… FS : Oui, mais pour l’obsessionnel la honte ne passe pas nécessairement par le social, le jugement social. Il a honte de ses pensées, il a honte de ses blasphèmes, il a honte de ses fantasmes, de ses rituels qui peuvent rester tout à fait secrets. Il peut avoir honte de ses origines, de ce qu’il est, mais de façon tout à fait intime. Freud le soulignait, le névrosé obsessionnel ne vient pas facilement en analyse. Il a du mal à faire l’aveu de tous ces dispositifs, de tous ces rituels, de tous ces machins qu’il invente. Sa honte correspond à ce qu’il vit comme une faille, une déchéance aux yeux du regard de l’Autre qui l’habite en permanence. Ce n’est pas simplement le regard social. L’obsessionnel vit sous la coupe de son surmoi maternel. Et de temps en temps il a besoin de se confronter à l’Autre social pour s’en reposer ou se rassurer. La honte d’origine sociale intervient chez lui comme la rationalisation secondaire d’une honte plus radicale, d’une honte sans objet, sans objet repérable. Le public, l’autre social est tout compte fait beaucoup moins sévère que le commandeur qu’il trimballe en lui. L’obsessionnel recherche du côté du social des signes de reconnaissance.
JRF : Des signes du regard.
FS : Et cela permet peut-être de saisir de ce qu’il en est de la demande que l’obsessionnel adresse à l’Autre, en l’occurrence à l’analyste. Il demande que l’Autre lui demande quelque chose. Il n’ y a rien de tel comme signe de reconnaissance. La demande de l’Autre le constitue dans son être propre. … …
… Dans le deuxième point j’aurais aimé vous parler de la place de la névrose obsessionnelle dans la psychanalyse elle-même, d’autant plus que vous savez que c’est Freud qui l’a isolée autour des années 1894-96. Contrairement à l’hystérie, personne n’en a parlé avant. À quelle nécessité répond “l’invention” par Freud de la névrose obsessionnelle ? Elle n’est pas que réductible à des préoccupations purement nosographiques ou classificatoires. Il faut rajouter ici qu’à côté de la névrose obsessionnelle, et en même temps qu’elle, il délimite une autre entité clinique, la névrose d’angoisse dont on ne parle plus et Lacan le regrette. Les deux proviennent d’un démembrement par Freud d’une névrose en vogue à l’époque et qui passait pour la maladie des temps modernes, la neurasthénie qui était un peu l’équivalent de ce qu’on appelle aujourd’hui la dépression. Freud rangera par la suite la neurasthénie — ce qu’il en reste après la réduction et la nouvelle interprétation opérées par lui — la névrose d’angoisse (il rajoutera l’hypocondrie) parmi les névroses actuelles à côté des psychonévroses de défense ou de transfert.
Alors, ce que j’aurai aimé tenté de démontrer — mais je ne le ferai qu’à grands traits, parce qu’on n’a plus le temps — c’est que Freud à l’aube de son œuvre, s’est donné, s’est inventé avec l’hystérie, la névrose d’angoisse et la névrose obsessionnelle le triptyque dont il avait besoin pour trouver la clé des névroses. Ce triptyque peut donc être considéré comme la pierre de rosette de la psychanalyse. Elle est faite de trois textes, composés chacun de l’écriture des symptômes accompagnée de la transcription des discours des patients dans le cadre de la méthode cathartique. C’est la mise en correspondance et le jeu de traductions intertextuelles entre les trois qui va lui donner la clé de la formation des symptômes.
Trois textes, trois discours donc : 1- Le texte central, “Les hiéroglyphes” corporels obscurs de l’hystérie avec l’énigme de la “conversion” comme mécanisme de défense, du “saut du psychique dans le somatique", le processus mystérieux de la séparation de la représentation et de l’affect caractéristiques de la défense. 2- La névrose d’angoisse caractérisée par une absence de médiation psychique de l’excitation sexuelle et de la jouissance sexuelle. Cette absence est pour Freud, à cette époque, la conséquence d’une vie sexuelle entravée ou appauvrie par les interdits sociaux, une morale sexuelle répressive ou des circonstances qui provoquent un défaut de jouissance (absence du partenaire, impuissance sexuelle, coït interrompu, etc.). Freud postule l’existence d’une “limite somatopsychique” entre “les groupes de représentations psychiques” et les excitations sexuelles d’origine somatiques. L’angoisse résulterait d’une absence de franchissement de cette limite. Freud reconnaît dans les manifestations somatiques de l’angoisse — dont il fait un inventaire détaillé — palpitations, serrement de gorge, sudation etc., les équivalents des signes somatiques de la jouissance sexuelle. L’angoisse serait la transposition directe dans le corps de la jouissance sexuelle sans en passer par l’élaboration psychique. Elle résulte d’une absence de dérivation, d’une absence de médiation psychique, d’un “défaut de traduction psychique” du sexuel. La névrose obsessionnelle, elle, se déroule entièrement sur la scène psychique contrairement à l’hystérie et la névrose d’angoisse. Freud nous dit que son langage est un “dialecte" du langage de l’hystérie, son mode de penser plus familier que celui de l’hystérie. Son mécanisme de défense est caractérisé par le mécanisme de substitution d’une représentation à une autre. La limite somatopsychique, le saut de la conversion sera interprété comme un seuil interne à la vie psychique, seuil qui changera souvent de nom, défense, résistance, censure, refoulement, refoulement originaire. La névrose obsessionnelle va ainsi fournir à Freud le principe de lisibilité, la clé de la conversion hystérique comme substitution signifiante, du symptôme hystérique comme un symbole dont le symbolisé est refoulé, comme un langage du corps. Le symptôme devient l’équivalent d’une satisfaction sexuelle et la névrose l’expression d’un conflit psychique. Ajoutons que c’est encore la névrose obsessionnelle qui lui permettra de traduire l’angoisse comme cet affect flottant qui court le long des chaînes signifiantes.
JRF : On a tout de même un problème : lorsqu’on passe de la dimension sexuelle à la dimension génitale.
FS Certes. En effet, il n’est pas encore question à ce moment-là, ni de la sexualité infantile, ni de la complexité des montages du dispositif œdipien. Mais les jalons en sont posés, les portes entr’ouvertes. Il ne faut pas oublier que c’est Freud qui le premier affirme l’étiologie sexuelle de la névrose d’angoisse (et de la neurasthénie. Il rangera les deux sous la dénomination générale de névrose sexuelle), avant même qu’il le fasse pour l’hystérie qui restera un temps encore inscrite dans le schéma charcotien de la causalité traumatique en général. Ce que Freud met en évidence avec la neurasthénie et la névrose d’angoisse c’est la nécessité, lorsqu’il s’agit de sexualité, de la médiation psychique, tant pour ce qui concerne le désir que sa satisfaction. Bien sûr, après ça va évoluer, les choses vont se complexifier. En outre, ce qu’il souligne aussi à cette époque, c’est d’une part la discordance des rapports sexuels entre les hommes (souvent neurasthéniques) et les femmes (sujettes à la névrose d’angoisse) et d’autre part, c’est le caractère traumatique de la jouissance sexuelle, de la réalité sexuelle comme telle. Bref, le sexuel et l’angoisse dans son rapport avec la sexualité forment l’énigme à décrypter.
JRF : C’est-à-dire que le symptôme lui-même repose sur une satisfaction sexuelle. C’est tout de même un sacré chemin. Ce que tu dis est très important au niveau du symptôme mais au départ, la névrose d’angoisse, il la pose du côté des signes cliniques. C’est posé au niveau de la réalité et des signes cliniques. Alors quand il dit qu’il regrette de ne pas la réutiliser, cette névrose d’angoisse, tout en disant d’ailleurs qu’elle est abandonnée, c’est peut-être parce qu’il n’y a pas une réintroduction au moment d' "Inhibition, symptôme, angoisse " (Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse (1926), Paris, PUF, 1951), il ne repense pas la question de la névrose d’angoisse à ce moment-là. FS : Si, il la repense et c’est ce qui lui permet à la limite de repenser différemment sa théorie de l’angoisse.
JRF : Mais ce qu’il dit de la névrose d’angoisse dans "Inhibition, symptôme, angoisse ", c’est quoi ? Il dit un mot, mais je ne sais plus ce que c’est. L’énigme est là. Qu’est-ce qu’il dit de la névrose d’angoisse au moment de sa nouvelle théorie sur l’angoisse ?
FS : Il dit, je crois, que la névrose d’angoisse forme le noyau des névroses de transfert. Il ne faut pas oublier que Freud maintient sa première théorie de l’angoisse forgée à l’occasion de la névrose d’angoisse jusqu’en 1926. Il lui apportera des correctifs mais sans la rejeter. Il maintiendra les névroses actuelles, surtout la névrose d’angoisse, comme le noyau traumatique des psychonévroses. Comme le noyau de jouissance des névroses, le résidu non-symbolisable du symptôme. Il utilise dans un autre texte (1917) (Freud S., Introduction à la psychanalyse, Payot, 1968.), une métaphore éclairante à cet égard: « Elles jouent alors le rôle de ce grain de sable que le mollusque []Muscheltier, littéralement l’animal à coquille - c’est important la coquille, “l’enforme”] a enrobé de couches de substance nacrée. De la même manière, les signes passagers de l’excitation sexuelle qui accompagnent l’acte sexuel sont utilisés par les psychonévroses comme le matériel le plus commode et le plus approprié à la formation des symptômes ». Ce qui veut dire quoi ? Ce qui veut dire quelque chose qui est tout de même important et que Lacan reprendra, c’est qu’il ne faut pas espérer réduire le symptôme en le diluant complètement dans les signifiants. Il y a quelque chose qui là résiste.
JRF : De l’objet qui résiste
FS : Et comme il le disait déjà en 95 dans les « Études sur l’hystérie » (Freud S., Etudes sur l’hystérie, PUF,1° éd.1956, 3° éd.1971.), il faut absolument renoncer à pénétrer une fois pour toutes dans le noyau pathogène du symptôme. Il y a quelque chose là qui fondamentalement résiste, il en restera toujours un résidu inassimilable.
JRF : Il faut faire avec
FS : Oui, il faut faire avec. C’est ce faire avec que Lacan plus tard va appeler le sinthome
JRF : Et qu’on peut tout de même grignoter autour, il reste quelque chose
FS : C’est cela que je voulais un peu pointer, c’est que la névrose d’angoisse introduit l’importance de la sexualité. Il introduit avec les névroses actuelles et plus particulièrement avec la névrose d’angoisse la dimension: - Du caractère énigmatique de la sexualité. - De la nécessité de la médiation psychique, l’angoissant résultant d’un déraillement (Entgleisung, Entfremdung, écrit Freud) de cette médiation. Avec la névrose obsessionnelle, il introduit le processus de la médiation psychique comme jeu de substitutions et la définition du symptôme comme formation substitutive d’une satisfaction sexuelle.
JRF : Oui, avec en plus l’idée qui est intéressante à partir de ce que tu dis qu’au moment du séminaire sur le banquet ( Lacan J., 1960-1961, Le transfert, Seuil, 1991), Lacan quand il va essayer de trouver une spécificité du fantasme de l’obsessionnel, il va mettre effectivement une série métonymique d’objets, des objets a’, a’’, a’’’, c’est à dire qu’il y aurait ce reste dont tu parles infranchissables ou au plus tu essayes de passer d’un objet à l’autre, une sorte de glissement où il n’ y a pas quelque chose d’une barre comme dans l’hystérie. C’est un fantasme qui glisse, qui est du côté de la métonymie, presque d’une métonymie pure
...Grand A barré losange de petit phi ( a, a',a'',a''',...) (oups, transcription phonétique! martine biehler)
FS : c’est très beau ce que dit Lacan à propos du névrosé obsessionnel (“névrose idéale “ dit-il). Il tente de rechercher dans cette espèce de parcours métonymique à l’infini, en passant de signifiant en signifiant, dont chacun est mis en doute, le signe de l’objet dont le signifiant est précisément l’effacement. C’est infernal et impossible parce que tout signifiant est, dit Lacan, un effaçon de l’objet. Il cherche à faire de tout signifiant un signe de l’objet supposé perdu. Dans ce parcours, il fait l’expérience à son insu et il souffre de la coupure entre le signifiant et l’objet. Coupure que l’hystérique met en scène et que le névrosé obsessionnel expose le long des fils de son discours.
JRF : Cela veut dire que chez l’obsessionnel à ce moment-là on n’assiste pas véritablement à une substitution signifiante. C’est réservé à la limite à l’hystérie. C’est-à-dire il y a un glissement signifiant, il y a quelque chose qui glisse, une sorte de déplacement mais ce n’est pas une vraie
FS : Je dirai au contraire que le névrosé obsessionnel est un virtuose de la substitution. C’est ce qui en a d’ailleurs fait l’intérêt pour Freud (voir plus haut) et qui a lui permis de comprendre — avant même la Traumdeutung — le symptôme hystérique comme une substitution signifiante, la Symptombildung comme une Symbolbildung, le mécanisme énigmatique de la conversion comme un mécanisme symbolique, une symbolisation et le symptôme corporel comme un “infiltrat” psychique et discursif, un langage du corps et non plus comme un simple corps étranger. Pour que, dans l’hystérie (dont Lacan s’est demandé si elle existe encore de nos jours, du moins sous la forme rencontrée par Freud, pourrait-on ajouter) le symptôme, la douleur hystérique deviennent substitution signifiante, s’intègre dans le discours du sujet, il y faut le transfert. Prenons pour exemple le cas de la douleur dans la cuisse d’Élisabeth von R. dans les Etudes sur l’hystérie (1895) (Freud S., Etudes sur l’hystérie, PUF,1° éd.1956, 3° éd.1971.). Elle laissa pendant un temps Freud perplexe. Il fut d’abord étonné de la réaction de la jeune femme lors du toucher de la partie sensible. Elle réagissait de façon inhabituelle à la pression douloureuse, non par un retrait, mais au contraire par un abandon et son visage exprimait plus le plaisir que la souffrance. En bon charcotien, qu’il était encore à l’époque, il y voyait les signes d’un stigmate classique inventorié dans le répertoire de la symptomatologie hystérique. La manifestation d’une zone hystérogène, mais que Freud jugea atypique, car absente de la cartographie de ces mêmes zones sur le corps de la femme établie à la Salpêtrière. Ce n’est que bien plus tard qu’il sera question de zones érogènes. Cette douleur se manifesta un jour avec une grande intensité au cours d’une séance dans un contexte discursif particulier où elle prenait sens. Freud dit qu’elle se mit à parler avec, mitsprechen. C’est d’ailleurs à cet endroit que Freud dit qu’il apprit à se servir de la douleur, qui vient s’immiscer dans le discours du sujet, comme d’une boussole de ce qui est en cause dans le symptôme. La douleur hystérique devient sous transfert un symbole inséré dans le discours, mais dont le symbolisé énigmatique reste à décrypter.
JRF : Cela veut dire que le transfert lui-même est quasiment, d’après ce que tu dis, une sorte d’obsessionnalisation en tant que tel. Le transfert, c’est aussi quelque chose qui va continuer comme cela sans effet métaphorique, sans franchissement. Il y a un glissement qui s’opère qui est tout de même intéressant.
FS : Cela c’est le danger pour l’obsessionnel
JRF : C’est un vrai danger. Et pour l’hystérique, je ne te dis pas !
FS : Peut-être pas. Parce que le transfert qu’est-ce qu’il introduit dans la cure ? Il introduit le mécanisme de substitution lui-même.
JRF : Est-ce que tu pourrais conclure ?
FS : Je voudrais pour terminer revenir sur la question de la “structure” (rare chez Freud), de son emploi en psychopathologie. Il est vrai que Lacan en a fait usage, voire abusé. C’était peut-être salutaire dans un temps nécessaire du retour à Freud. J’ai retrouvé des textes plus récents où il se refuse d’évoquer le terme de structure pour désigner des entités cliniques. Il préfère parler de types ou de styles. Concernant la névrose obsessionnelle, il dit que l’on peut faire autant d’analyses d’obsessionnel que l’on veut, cela ne servira strictement à rien lors du prochain cas qui se présentera. Ce n’est guère en faveur de la” structure”. Par contre il est vrai que Lacan maintient tout de même le concept dans le cas de l’hystérie. Parmi les structures des quatre discours, l’hystérique figure en bonne place, l’obsessionnel en est absent (certains pensent le trouver sous le discours du maître, peut être, toujours est-il qu’il n’en porte pas le nom). Mais ce que le discours de l’hystérique, avec la barre, la coupure qui sépare $ de a, met en évidence, c’est précisément la structure au sens où l’entend Lacan, d’être une structure trouée. Ce qui est une aberration pour un structuraliste. D’ailleurs, quand Lacan fait référence aux linguistes structuralistes, il pointe qu’ils ont découvert “la coupure entre le signifiant et le signifié .“Vous pouvez toujours chercher ça dans Saussure ou ailleurs. Lacan porte l’accent sur la dimension de la barre, de la coupure, de la faille. Et lorsqu’il lui arrive de parler de l’homme en général, disons de l’homme “normal”, il dit qu’il présente une structure torique ou encore une structure a-sphérique, c’est-à-dire d’une sphère munie d’une coupure. Ce qu’il introduit à un certain moment, dans son Séminaire sur l’angoisse ( Lacan J., L’angoisse (1962-1963), Le séminaire livre X, Seuil 2004.) précisément c’est l’idée d’un “vice de structure”. Toute structure a un vice et c’est ce qui fait la structure au sens lacanien du terme. Et il appelle “le vice de structure”, “le point de la structure d’où surgit qu’il y a du signifiant.” Autrement dit “le vice de structure c’est le point manque du signifiant dans la structure”. C’est un peu difficile à saisir, mais je peux tenter de le simplifier à l’extrême. Les structuralistes ont inventé un point important. Ils disent qu’un élément d’un système ne peut se définir que pas sa différence avec un autre élément. Autrement dit ce fait qui la positivité des éléments, c’est leurs différences avec tous les autres. Mais qu’en est-il de la différence ellemême ? C’est le gant relevé par Lacan. Il pointe la différence comme telle dont il va faire l’opérateur comme vide central la structure. Ce point-manque désignera tout autant le hile, le point d’insertion ombilical de l’Autre dans le corporel, de la logique avec la corporéité. Il va le distinguer comme étant un manque radical. Un manque radical au-delà des différentes formes de manque d’objet (frustration, castration, privation). Il n’est caractéristique ni d’une névrose en particulier ni d’une structure psychopathologique en général. Il est le propre, dit Lacan, de l’être au monde de l’homme. D’une certaine manière ce manque originel (et non originaire) est au-delà de la psychanalyse. C’est l’ultime butée à laquelle la psychanalyse éventuellement conduit et l’au-delà ne la concerne plus. Elle ne peut pas plus y répondre que n’importe quelle autre forme de savoir. Je conclus. On a souvent entendu ici la phrase de Lacan, “l’angoisse est la traduction subjective de l’objet a”. Mais on pourrait avancer que la castration, le complexe de castration, est une des traductions possibles du vice de structure, du manque originel. Freud écrit que l’angoisse de mort est un analogon de l’angoisse de castration, on peut avec Lacan faire un pas de plus pour dire que l’angoisse de castration est à son tour l’analogon ou mieux le tenant lieu, la Vorstellungsrepräsentanz, du vice de structure, du manque originel dont on ne peut strictement rien dire ; mais qui est la source ombilicale d’où sourd toute parole. Freud lui va appeler ce nœud indémaillable, der gewachsener Fels, On l’a improprement traduit par « roc de la castration ». Formule qu’on ne rencontre ni chez Freud, ni même, à ma connaissance, chez Lacan, Par contre elle abonde dans la littérature lacanienne, son usage est même devenu une marque de reconnaissance et d’appartenance. En allemand l’expression a un sens très technique qui donnera lieu à de riches dérivés et usages métaphoriques, en littérature et philosophie notamment. C’est un terme de géologie synonyme d’Urfels (la roche originaire). Il désigne la roche primitive, la rochemère qui surgi du tréfonds de la terre n’a encore subi aucun changement, aucun déplacement, aucune altération que ce soit par l’érosion ou par la main de l’homme ou par une quelconque autre intervention. On appelle aussi ein gewachsener Boden en architecture le sol vierge dégagé lors du creusement des fondations d’un immeuble et plus généralement une friche qui n’a encore jamais été travaillée. C’est le réel qui n’est pas sillonné par le soc du signifiant. La plupart des traductions font l’impasse sur le gewachsen. Sauf Laplanche qui traduit la formule de Freud par “roc d’origine”, traduction fidèle, mais source de malentendu en portant l’accent sur la dimension de l’origine, absente de l’expression allemande, qui souligne la dimension de la croissance. Gewachsen est le participe passé du verbe wachsen, croître, pousser, dont le champ sémantique est particulièrement riche en allemand. Le gewachsener Fels, chez Freud, n’est une métaphore ni du phallus, ni de la castration, mais il désigne au-delà, le roc du réel, le hors sens. Le Gewachsener Fels est la métaphore du mystère du surgissement et du surgeon du vivant, de l’énigme du vivant sexué.