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03/04/2007

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Jean-Richard Freymann[1] : Merci à Sylvie Lévy de venir échanger dans le cadre de Honte, culpabilité angoisse. J'en suis d'autant plus heureux que, vu de l'extérieur, Sylvie, malgré sa longue expérience, a pris différentes positions par rapport à la psychanalyse qui me semblent intéressantes à repérer. Comme quoi, on peut avoir de longues carrières. C'est cela la jeunesse. La jeunesse, c'est de pouvoir changer.

Aujourd'hui nous allons donc parler de : « Effroi, angoisse, peur » qui va nous permettre d'introduire un plan projectif ou un plan transversal dans ce qu'on a dit jusqu'à présent. Cela va nous entraîner dans un travail de redéfinition qui me semble nécessaire surtout après tout ce que nous a apporté la dernière fois Jean-Daniel Moussay qui nous a introduit la question essentiellement le rapport de l'angoisse à l'invention de Lacan qui est la question de l'objet petit a. Il a traité de l'angoisse de l'entrée à la sortie de la cure. Je voudrais tirer des fils à partir de ce qu'il a dit. Tout d'abord il y a quelque chose dont Freud était encombré et qui était la question de l'objet. Il faut le savoir. La question de la relation d'objet l'a beaucoup interrogé et dans la question d' « Inhibition symptôme angoisse[2] » aussi, même si les pulsions constituent, elles aussi, une forme d'objet. Il y a quelque chose, quand je dis d'une invention, et cela a été bien montré, cette histoire d'objet petit a vient décentrer les choses pour dire qu'on pourrait introduire les choses par rapport à la clinique et faire une espèce de parallèle qui me semble juste et qui vient après ce qui a été dit. Par exemple l'histoire de la jeune homosexuelle[3], au niveau des formes d'entrée, est, dans un premier temps, une approche essentiellement freudienne concernant la question de l'angoisse, et peut-être, c'est pourquoi cela va être intéressant aujourd'hui, celle du Schreck, de l'effroi. Effroi qui ne surgit pas à n'importe quel moment, qui surgit dans un jeu de regards dont je vais aussi essayer de vous dire quelque chose. Il y a quelque chose d'œdipien, l'angoisse œdipienne étant tout de même une angoisse à partir de l'œdipe ou contre l'œdipe, comme on veut. Cette angoisse ou ce Schreck de la jeune homosexuelle est quelque chose qui nous montre déjà que l'affaire de l'angoisse, fut-elle défense essentiellement œdipienne ou de rappel œdipien, se situe bien dans l'entre-deux, entre la question du désir et la question de la jouissance. D'ailleurs n'oublions pas que lorsqu'on passe à l'acte, même dans les acting out, il y a une jouissance très importante laquelle permet de le repérer comme passage à l'acte ou comme acting out voire acting in. La jouissance n'est pas hors-jeu de la question de l'acte et des affaires autour du plus de jouir, comme cela a été dit. Je tire un peu le fil de ce qui a été tendu. Cette question de l'acte touche aussi à la question du désir en tant que désir de reconnaissance qui est tout de même le moteur de la question du désir. C'est tout de même éprouvant chez le parlêtre : d'un côté on a le désir de reconnaissance et de l'autre on a la question du désir à partir de l'affaire meurtrière de l'œdipe. Le côté désirant est pour le moins beaucoup plus clivé qu'on ne le pense. Je voudrais insister sur le fait que, cette histoire de la jeune homosexuelle, et cela a été suggéré, c'est quelque chose qui tourne autour de la place du social en particulier pour la femme. C'est quelque chose qu'on ne dit pas assez. Du fait peut-être de la place difficile voire impossible de la femme par rapport au sexuel, il y a quelque chose, fréquemment, du côté du désir de reconnaissance dans le social et par le social, qui prend une figure très différente de celle du monde phallique donc en particulier de la question de l'homme qui lui est plutôt, on peut discuter, du côté d'un univers phallique. Lui, du côté de la société, il n'a pas de problème puisqu'au fond, il a dominé le social. Quoiqu'on en raconte le social est plutôt masculinisé. Même si on peut faire des équivalences du nombre, ce n'est pas pour autant que cela change quelque chose à cette dynamique du monde phallique. Cela veut dire que cette jeune homosexuelle institue aussi la question d'un autre mythe : c'est celui de l'incarnation du « on dit » et du « qu'en dira-t-on ? ». « Qu'est-ce qu'on dira quand on me verra avec cette autre femme ? Qu'en va-t-on penser ?» Cette histoire est quelque chose qui, dans la question d'un monde non phallique, va bien au-delà de la question simplement d'une reconnaissance imaginaire, c'est littéralement du côté d'une reconnaissance symbolique. Donc, cela veut dire, en termes de désir, jusqu'à quel point la jeune homosexuelle est-elle attirée par cette femme dite de mauvaise vie justement parce que ce qui l'attire, sur le plan du désir, c'est qu'elle est de mauvaise vie, que l'Autre est de mauvaise vie. C'est un trait qui est très important, cela permet, pour ceux qui veulent, de faire un parallèle avec « Un choix d'objet chez l'homme[4] » que vous trouvez dans « La vie sexuelle » et dans la psychologie amoureuse où Freud travaille la question chez l'homme soi disant un choix d'objet chez l'homme qui serait une exception, tu parles ! c'est-à-dire d'un côté la question de la place de la prostituée et de l'autre côté celle de la sainte femme qui est à ses côtés. Cela veut dire cette espèce de clivage chez l'homme. Mais là, est-ce qu'obligatoirement la féminisation de la jeune fille ne passe pas toujours par quelque chose qui serait d'essayer de se cramponner à une image de quelqu'un qui soit véritablement désigné comme femme qui soit, comme dirait Lacan, en position de la femme ? Si par exemple cela n'existe pas, ce qui est très sympathique, mais sur le plan de l'imaginaire du symbolique et dans les effets d'angoisse que cela provoque, je peux vous dire que cela existe et cela provoque bien des Schreck. Donc la question que je me suis posée c'est, pour la jeune homosexuelle par exemple, s'agit-il d'une position d'homosexualité en tant que choix d'objet ou s'agit-il d'une identification en tout cas d'un travail identificatoire en question, ce qui, pour Freud, n'est pas du tout la même question. S'agit-il d'être comme ou de ne pas être comme ou s'agit-il véritablement de la résultante de ces investissements de la libido qui conduit à aller vers. Il y a tout de même une résultante. Même si on est bisexuel, il y a à un moment donné une résultante. Que cette résultante puisse se modifier dans le temps, je dirais oui. Ce d'autant plus que ce n'est pas parce qu'apparemment, dans le « on dit », l'adolescent, l'adulte jeune a des choix d'objets homosexuels qu'il sera homosexuel. Cliniquement, c'est problématique.

En tout cas qu'est-ce qui est demandé en regard du père ? Ce qui est demandé c'est certainement quelque chose qui cogne là, qui fait conflictualité difficile, c'est la rencontre entre le regard supposé du père qui est un regard œdipien - ce qui soutient tout de même l'œdipe, c'est le regard, vous vous rappelez d'un enfant est battu - c'est cette rencontre entre ce regard attendu toujours qui mène la vie du névrosé, on a un regard attendu et un regard qui fonctionne, c'est le regard du surmoi (ou pourquoi pas le regard de l'idéal du moi). On a toujours un regard qui regarde, qui donne sens à notre vie, pas sans angoisse celui-là d'ailleurs, mais ce qui se passe tout de même et cela a été bien montré c'est le fait de ce clash qui se joue entre ce regard supposé, cette attente du regard, et le regard réel. C'est là où il y a effectivement la question de l'objet petit a qui se pose.

Je rajouterai quelque chose à ce que Jean-Daniel a commencé à ouvrir c'est qu'on ne rencontre jamais l'objet petit a pur. Il est toujours pris dans une articulation avec d'autres objets : l'objet spéculaire, l'objet du moi, l'objet extérieur… Il n'y a pas qu'un objet petit a, il y en a plusieurs. Quand en plus on est du côté de l'objet petit a, cela sera pour plus tard, pour les séminaires à venir, l'objet petit a de l'angoisse ce n'est peut-être pas le même qu'on mentionne structuralement que celui de l'objet du fantasme comme objet petit a celui de l'objet du désir comme objet petit a ou de l'objet cause du désir. On ne peut pas, structuralement, simplement les confondre.

Avant que je donne la parole à Sylvie, je voulais dire que là où l'on est, là où on a été poussé, c'est un point très important : Lacan n'a pas seulement introduit, inventé l'objet petit a, mais il l'a porté dans la dynamique de la cure elle-même. Ce n'est pas hors cure. Il a été dit que ce qui est important dans la cure c'est de pouvoir se repérer par rapport à l'objet petit a, mais là où quelque chose est subversif et nécessite qu'on commence à s'y pencher c'est le fait que la cure elle-même, le transfert lui-même est articulé à cette affaire de l'objet petit a, plus exactement des mouvements de l'objet petit a, puisque vous savez que ce qui tourne autour de la fin d'analyse - ce qui est autre chose que la fin de cure - a à voir, pour Lacan contrairement aux affaires de Freud autour du roc de la castration, avec un certain mouvement, une certaine chute de cet objet petit a. Mais chute qui n'est pas n'importe comment, qui est à partir du transfert qui a provoqué de « l'agalma », qui a provoqué des ornements de cet objet petit a, il n'apparaît pas pur, il va se dégager délicatement. C'est une affaire délicate car où vous pouvez vous retrouver du côté de la manie ou cela donne des moments mélancoliques très forts puisque la chute de l'objet peut être confondue avec la chute de l'objet du transfert. Ce n'est pas la question puisque le transfert et l'objet du transfert sont deux choses différentes, mais à différencier dans la pratique.

Je voudrais ajouter trois choses sur les vignettes cliniques littéraires que nous a amenées Jean-Daniel. D'abord « La promesse de l'aube »[5] de Romain Gary, c'est une histoire intéressante qui montre comme le disait Lucien Israël, qu'il n'y a, au départ, de transfert que maternel. Ensuite vous pouvez penser des transferts comme vous voulez mais c'est tout de même le transfert des fondements. De temps en temps il y a des motions paternelles qui viennent en dérivation mais le transfert est avant tout maternel. Ce livre de Romain Gary est tout de même une illustration formidable de cette histoire d'un transfert atemporel, au-delà du temps, qui montre en même temps ce que c'est que la fonction du performatif, la fonction de la promesse. C'est la promesse de l'Autre qui vous tient pour continuer à vivre et pas seulement continuer à vivre, pour continuer à durer. Dans les questions psychotiques, c'est cela.

« Histoire de vie »[6] d'Appelfeld qui est un livre très émouvant convoque la question de l'effroi. La question c'est tout de même qu'au lieu qu'un objet a à se perdre entre deux signifiants, le sujet, sans analyse et confronté au réel, va pouvoir s'identifier à cet objet a pour devenir lui-même un reste, cela a été bien montré, un reste de discours ou un reste du discours de l'Autre, identifié aussi à l'extermination même de ce discours par rapport au réel qui a été subi.

Et dans « Blanche et Marie »[7] on pourrait très bien reprendre les choses par rapport à l'agalma de l'objet petit a, la question de l'ornement. Le supposé Freud fait une intervention. Vous faites une interprétation donc vous travaillez sur le transfert, vous induisez de fait une relation autre, vous introduisez d'emblée quelqu'un dans la question de l'angoisse.

Sylvie, on y va pour « Effroi, angoisse, peur ».

Sylvie Lévy[8] : « Effroi, peur, angoisse ». Avant de commencer je vais reprendre trois points que tu as soulevés. On va effectivement retrouver dans l'effroi aussi bien le regard car c'est le regard qui va diriger toute la thématique de l'effroi. Tu parlais de la jouissance et là je pense qu'on retrouvera la jouissance Autre. Je n'aurais peut-être pas le temps de tout développer c'est pourquoi je passe tout de suite à la fin puis je reviendrai au début, et en troisième lieu tu parlais de l'objet a et c'est toute la visée éventuelle d'une cure analytique de l'effroi de transformer l'objet a qui dans le cadre de l'effroi est un objet sidérant et de pouvoir à travers le transfert remettre en place des agalma et des ornements autour de l'objet a. Mais cela c'est pour donner tout de suite les conclusions car je n'irais sûrement pas jusqu'au bout.

Quand Jean-Richard a proposé d'intervenir dans ces échanges dialogués et qu'il a soumis à la cantonade différents titres, j'ai tout de suite été attirée par le titre « Effroi, peur, angoisse ». Pourquoi ? Cela me parlait. Vivre dans la peur, être effrayé, dire « Cela m'angoisse », aussi bien dans un cabinet de psychanalyste que dès qu'on met le nez dehors, cela frappe les oreilles. Mais je ne savais pas à quoi je m'engageais car si ces mots se retrouvent partout, ils sont sans arrêt utilisés l'un pour l'autre. Alors puisque ces termes font partie des romans policiers, de la science-fiction, j'ai revêtu ma tenue de Sherlock Holmes ou de Miss Marpple et non pas celle des policiers actuels qui ne s'adressent qu'à la mort ce que tu regrettes, et j'ai entamé mes recherches et un véritable travail d'investigation.

Et d'abord pourquoi ce titre ? Et quand retrouve-t-on ces trois termes associés dans une même phrase et pourtant différenciés ?

C'est en 1920 dans l' « Au-delà du principe de plaisir »[9] que Freud dit

« Effroi (Schreck), peur (Furcht), angoisse (Angst) sont des termes qu'on a tort d'utiliser comme des synonymes. Leur rapport au danger permet de les différencier »

La citation continue mais comme dans tout bon policier ne levons pas le suspens trop tôt.

La première chose à faire était de s'enfoncer dans les dictionnaires et en particulier « Le dictionnaire historique de la Langue française »

J'ai d'abord trouvé effrayer et première surprise, effroi n'apparaît pas comme tel mais comme un sous-titre d'effrayer. Effrayer qui vient du latin populaire ex fridare : faire sortir de la paix, de la tranquillité. Cela signifie aussi troubler et ensuite seulement, par extension, cela signifie frapper de frayeur.

Effroi qui en est un sous-titre si l'on veut, signifie grande frayeur puis par extension ce qui provoque de l'effroi, mot qui se dit pour appréhension.

À partir de là je me suis dit qu'effroi, cela m'évoque beffroi. Effectivement dans le dictionnaire, il est dit qu'on pourrait supposer mais que cela n'a pas été affirmé que beffroi puisse venir d'effroi. Or beffroi venant d'effrayer mène à un befreer d'où proviendrait beffroi. Littéralement beffroi est une cloche servant à donner l'alarme. J'ai trouvé que c'est devenu le nom d'une tour. Faire le gué, sonner l'alarme, sera justement ce qui permettra d'éviter l'effroi.

Puis j'ai trouvé épouvanter. Épouvanter qui vient d'expaventare en latin populaire signifie d'abord frapper d'horreur de terreur.

Terreur est emprunté à l'ancien provençal terror et veut dire effroi épouvante, et c'est seulement à partir de Montesquieu que le terme va désigner les principes de gouvernement : l'ensemble des moyens de coercition politique maintenant des opposants dans un état de crainte.

Panique vient de panice en grec hellénistique et, c'est là que nous commençons à voir que les termes se mélangent, il signifie peur et non terreur ou effroi. La panique vient de Pan lequel faisait peur aux bergers.

Et puis enfin la peur, et alors là cela devient d'autant plus drôle, la peur vient du latin pavorem qui désigne l'effroi - nous assistons donc à une inversion des termes - l'épouvante et par affaiblissement, un sentiment de crainte. Le sens premier serait être frappé et peur est devenu le nom général de l'émotion.

De l'angoisse, il vous a été suffisamment parlé pour que je revienne sur l'étymologie. Mais n'oublions pas qu'angoisse vient de « angor », rétréci, et l'on retrouve le terme médical : resserré, rétréci.

Il ne faut pas oublier que ces termes utilisés en français ne sont que des traductions de termes allemands qui eux sont bien différenciés : Schreck, Furcht, Angst. N'étant pas germanophile, la tâche ne m'en était que plus difficile et je comprends pourquoi dans les textes littéraires mais aussi psychanalytiques selon les courants, je me trouvais face à un vrai melting-pot.

On n'invente rien ! Éventuellement on prolonge et l'on discute aussi je me suis appuyée essentiellement sur différents articles :

Dans Péléa, revue de l'École de la Cause Freudienne à Strasbourg, des articles de Guy Flecher « Der Schreck » qui m'a énormément servi

La revue Frayeurs[10] le numéro 17 d'Apertura et en particulier le texte de Jean-Richard Freymann « Frayeurs et solutions phobiques »

Le séminaire « L'angoisse »[11] de J. Lacan de 1962-63 et en particulier le séminaire du 6 mars 1963 quand il va parler de Tchekhov.

Et naturellement de très nombreuses référence de Freud. Si j'avais voulu apporter tous les ouvrages où il parle de Schreck, il m'aurait fallu une petite voiture rien que pour les livres.

Et enfin je me suis appuyée sur un petit texte que je vous citerai parce qu'il est trop beau : « Les Indes occidentales »[12] de Jacques Hassoun

Naturellement viennent en plus « Le sexe et l'effroi »[13] de Pascal Quignard, de petits récits de Tchekhov, les nouvelles de Maupassant etc., mais cela j'en parlerais le moment venu.

On a beaucoup parlé de l'angoisse, un peu de la peur avec surtout la phobie et pour ainsi dire pas de l'effroi. Comment ce terme apparaît-il chez Freud ? Quelle est son évolution ? Comment est-il repris par Lacan ? Quelle est la relation des trois termes ? Comment se nouent-ils ou se différencient-ils, angoisse peurs cauchemars effroi, frayeurs ? Je ne peux tout aborder mais je voudrais faire un court passage par le cauchemar et la peur chez l'enfant et pour terminer donner quelques exemples et essayer de montrer comment à partir d'un travail analytique peut-on passer de l'effroi, à quoi ? À l'angoisse, à la peur ? Mais tout cela c'est pour plus tard.

Commençons par l'apparition de Schreck. Ce n'est pas le dessin animé dont les enfants raffolent, les adultes aussi et moi tout particulièrement et ce n'est pas par hasard d'ailleurs que ce dessin animé ait eu un tel succès. Je n'ai pas le temps d'en parler mais c'est comme les contes de Roald Dahl, c'est, si on veut, une manière d'apprivoiser l'effroi, la peur, les cauchemars de l'enfant. Je citerais en particulier de Roald Dahl « Il y a un cauchemar dans mon placard » dont se servent beaucoup les parents et les groupes thérapeutiques ou encore « Le bon géant » toujours de Roald Dahl.

Les éditions françaises ont traduit Schreck par effroi, frayeur, grande ou violente frayeur, terreur. Mais dans certains dialectes, ce terme signifie aussi fêlure, et en chasse il veut dire épouvantail. Jamais chez Freud, dit Guy Flecher, on ne trouve son synonyme Der Schrecken dont dérivent toutes les expressions évoquant la terreur, le terrorisme. Quant au verbe schrecken il se traduit aussi bien par (s') effrayer que par (se) fêler, être refroidi brusquement et tremper (du métal) dans l'eau froide. On voit pointer la surprise, l'effroi, la fêlure, la coupure.

Dans les Gesalmete Werke, le terme est répertorié sous Schreckeaffect. C'est bien en tant qu'affect que Freud l'introduit dans son œuvre en 1890 dans un texte de vulgarisation « Traitement psychique (ou traitement d'âme) » qu'il republiera en 1937[14]. Il y décrit les affects où la participation du corps est si frappante et si importante et dit qu'à la fois « une grande frayeur peut avoir une valeur curative » mais aussi « qu'une violente frayeur est susceptible de mettre un terme à la vie ». Comme nous le dit Guy Flecher nous sommes là au plus près de Lacan dans Télévision[15] quand il dit que l'affect, ça tient au corps.

Jusqu'en 1896 l'effroi, le terme de Schreck, est utilisé en référence à son élaboration théorique du traumatisme psychique mais ce au même titre que l'anxiété. En 1895 et en particulier avec le cas de Frau Emmy que je vous conseille vraiment de lire, qui se trouve dans les « Etudes sur l'hystérie »[16] où vous trouvez répertoriées toutes les raisons pour provoquer l'effroi - rats crevés, cercueils, bêtes mortes etc. - Freud montre que l'effroi cloue sur place.

Puis, en 1897, le concept de traumatisme est remis en question. Il ne sera plus fait mention de Schreck, sauf une fois en 1905 dans les Trois Essais[17], pendant vingt ans, jusqu'en 1916. 1916, la guerre est passée par là et il écrit « Le mot de terreur me semble désigner l'action d'un danger auquel on n'était pas préparé par un état d'angoisse préalable »[18] L'angoisse est donc ce qui protège de l'effroi.

Il continue en 1919 avec « Psychanalyse des névroses de guerre »[19] où il parle des rapports existants entre frayeur, angoisse, libido narcissique, mais c'est en 1920 dans « Au-delà du principe de plaisir »[20] qu'on trouve la définition la plus complète du Schreck que je vous cite :

« Effroi, peur, angoisse, sont des termes qu'on a tort d'utiliser comme des synonymes, leur rapport au danger permet de bien les différencier. Le terme d'angoisse désigne un état caractérisé par l'attente du danger et la préparation à celui-ci, même s'il est inconnu ; le terme de peur suppose un objet défini dont on a peur ; quant au terme d'effroi, il désigne l'état qui survient quand on tombe dans une situation dangereuse sans y être préparé ; il met l'accent sur le facteur surprise… Il y a dans l'angoisse quelque chose qui protège contre l'effroi et donc aussi contre la névrose d'effroi »

Or ajoute-t-il

« La vie onirique des névroses traumatiques se caractérise en ceci qu'elle ramène sans cesse le malade à la situation de son accident, situation dont il se réveille avec un nouvel effroi » [¼] « L'effroi trouve sa condition dans le manque de préparation par l'angoisse. »

JRF : Ce n'est pas une question mais juste une remarque. Je crois que c'est très important ce que tu nous amènes là par rapport à l'idée du passage de la question traumatique avec tout le devenir de Freud lui-même, cette histoire traumatique qui est tout de même une forme qui conduit à des manifestations d'angoisse et d'anxiété, tu l'as dit, qui tournent autour de la découverte de la libido, des pulsions sexuelles et toutes ces choses-là. Ensuite ce refoulement de la question traumatique qu'on ne dit pas assez. Cela fait tout de même pas mal de 1897 à 1916 ! C'est une parenthèse très intéressante où justement se fait jour le développement de la question du refoulement par rapport à l'angoisse.

SL : J'ai lu un texte d'Alain Deniau dans « Che vuoi », texte très intéressant qui pourrait expliquer ce refoulement. Il dit qu'après la rupture de Freud avec Fliess, ce dernier envoie une lettre disant qu'il était très déçu et n'avait plus aucune confiance en lui. Dans ce texte, il est dit que cela a été un véritable moment d'effroi pour Freud qui a entraîné le rêve sur l'Acropole et la sortie de trois textes, « Les trois essais », Dora, et Die Traudeutung pour bien se différencier. Alors ce refoulement n'est-il pas dû à ce traumatisme, cet effroi qu'a entraîné la rupture et surtout le désaveu de Freud par Fliess ?

JRF : Tu as raison de poser la question parce qu'il faut savoir et c'est bien montré dans la dernière édition des lettres de Freud à Fliess[21] ainsi que dans le livre d'Erik Porge « Vol d'idées ? »[22] Cette histoire n'est pas simplement une petite histoire sympathique entre deux copains de pillage intellectuel. Il y avait des procès avec juges, avocats. C'était pris dans une position tout à fait paranoïaque. C'est une vraie rupture qui a lieu, très angoissante aussi pour Freud tout comme l'abandon de la théorie traumatique.

SL : Alain Deniau écrit à propos de symptômes qui se sont déclanchés sur le bateau puis à Athènes (Psychopathologie de la vie quotidienne) et qui persistent trente ans après :

« Ce dont fait état Freud n'est pas une angoisse mais un effroi dont il tente de se libérer en recherchant auprès de Romain Rolland une part d'altérité que l'acting de Fliess a effondrée. Un reste transférentiel persistait entre eux à leur insu. La « bévue » de Fliess brise ce temps où Freud vivait dans l'illusion, dans l'idylle d'une analyse réussie. »

JRF : Donc il y a l'histoire traumatique et effectivement la question de la guerre et cette histoire d'effroi, il n'y a pas que Freud qui travaillait cette histoire. La question de la terreur pendant la guerre, la question de la névrose traumatique, toutes ces choses-là sont des choses qui sont dans l'ambiance de l'époque. La psychiatrie de guerre, l'aliénisme de guerre travaillent cela parce qu'il y a toutes les questions d'invalidité derrière ce problème. Les questions de traumatisme de guerre, les répercussions financières comme au Vietnam ou en Irak, ce sont des questions, les mêmes problèmatiques. C'est le juridique qui a obligé tous les corps de métier à s'interroger. Freud là travaille à sa manière mais par rapport au discours politique ambiant. C'est très important cliniquement. On a toujours une clinique à partir d'un contraste. On a à trouver des éléments structuraux pour arriver à avancer par rapport à une clinique qui devient à la mode et contemporaine. Par rapport à cela le point sur lequel je voudrais t'interroger c'est comment tu entends la question de sans y être préparé ? Parce que tu as déjà fait une longue traversée et l'on tombe sur le point de 1920 qui est très important où c'est l'angoisse qui au fond protégerait la structure.

SL : C'est cela.

JRF : C'est intéressant parce que par rapport à tout ce qu'on a dit sur l'angoisse, c'est vraiment cela. Ce n'est pas protéger l'individu, c'est : protège la dynamique désirante, protège par rapport au réel. Alors, comment entends-tu ce « sans y être préparé » ? Que touche-t-il là du doigt ?

SL : C'est l'effraction, l'effraction du réel, quelque chose qui vous tombe dessus mais tout le monde ne réagira pas de la même manière. « La barre entre effroi d'un côté, peur angoisse de l'autre n'est pas si facile à mettre… sauf par le sujet lui-même dans l'après-coup. Tel sujet victime d'un attentat n'en sera pas plus traumatisé que cela alors que tel autre ayant loupé un virage en verra sa vie transformée ». Au moment du château de Pourtalès certains ont été pris dans l'effroi, d'autres pas. Au moment de la guerre, des camps de concentration certains n'ont plus pu en parler, d'autres pas.

Mais tu m'as interrompu au bon moment, et ce n'était pas concerté, car après ce texte « L'au-delà du principe de plaisir » de 1920, il ne sera plus fait mention de l'effroi dans le cadre de la névrose traumatique. L'effroi va commencer une nouvelle carrière. Jusqu'à présent les exemples étaient des femmes sauf en ce qui concerne les névroses de guerre et maintenant il ne sera plus question que d'hommes.

Dès 1922, il y a le court texte sur « La tête de Méduse »[23] - Freud en donne d'ailleurs la paternité à Ferenczi. La vue de la tête coupée de la Méduse provoque l'effroi et l'horreur et Freud ajoute que « décapiter c'est égal à castrer. L'effroi devant la Méduse est donc un effroi de la castration ». On retrouve cette thématique dans ce superbe livre merveilleusement illustré de Pascal Quignard « Le sexe et l'effroi ». Et j'ai vu que chez les Grecs surtout il était énormément fait mention de l'effroi.

Pour introduire la question je voulais, j'ai oublié de la faire plus tôt, lire ce court texte tiré des « Indes Occidentales [24]» dans lequel Jacques Hassoun dépeint l'effroi d'une manière extraordinaire.

« Le monde de l'effroi…Monde de la Gorgone, de l'horreur, de l'indicible, de l'impossible, de l'inimaginable, du sans parole. À cet endroit, les mots manquent radicalement pour le dire. Le dire est suspendu. Seul persiste l'image d'une tache… »

Et cette tâche ne pourrait-on penser à la tâche grise dans le fond de la gorge d'Irma dans le rêve de Freud « L'injection faite à Irma »

« Seul persiste l'image d'une tâche inattendue, infiniment agrandie d'un détail dont les contours se perdraient dans l'infiniment grand. [¼] L'effroi ne se transmet pas. Il est unique, singulier. Il est la trace d'une absence signifiante.

À l'endroit de l'effroi, et seulement à cet endroit, l'inconnu a pris le pouvoir…comme un extra-galactique dont nous ignorons absolument tout des modalités de survie, d'existence et de mort.

L'effroi dans ces conditions serait comme l'irruption d'un temps très bref qui laisserait une cicatrice indélébile. »

Je trouve ce texte superbe

JRF : Pourquoi « cicatrice indélébile » ?

SL : Parce qu'il n'y a pas eu de psychanalyse dessus…

JRF : Là, tu t'avances.

SL : Enfin pour certains. Tout le monde ne va pas réagir par de l'effroi à la même situation. Pour certains ce sera un traumatisme pour d'autres de l'effroi.

Maintenant dans l'après-coup de ces échanges, je dirais en continuant la lecture du texte de Jacques Hassoun que « Ce serait une réaction à la découverte par exemple d'un continent nouveau qui porterait sur son rivage une pancarte sur laquelle se trouverait écrite en un alphabet inconnu mais immédiatement lisible par l'imprudent voyageur la phrase somme toute burlesque : « vous venez de découvrir l'Amérique », cependant qu'Amerigo Vespucci ne serait pas encore conçu

Il s'agirait d'une anticipation qui ne trouverait pas à l'endroit de son avènement ce qui représente le sujet. »

JRF : Parce que là ce qu'on touche c'est carrément l'irruption du réel, non médiatisé, même pas traumatique. Ce n'est pas traumatique, justement. C'est l'irruption du réel.

SL : C'est un peu ce qu'aborde Freud quand il parle de l'effroi devant la tête de la Méduse.

JRF : Penses-tu que des traumatismes de guerre, pas des traumatismes au sens freudien, mais des irruptions, des gens qui se sont retrouvés dans des camps, est-ce que tu penses que la psychanalyse a un accès à cela ?

SL : Je n'en sais rien. Je pense que pour certains c'est éventuellement possible mais que pour d'autres qui sont restés dans le silence, je pense que l'effroi peut être le mieux illustré par les camps et là, je ne sais pas. Et finalement beaucoup ont fini par se suicider tel Primo Levi. Cécile, à partir de son séminaire sur l'art contemporain, me posait la question suivante : Pourquoi les œuvres d'art contemporaines montrent l'effroi, traitent le corps comme un déchet et cherchent à provoquer l'horreur, l'effroi chez l'autre ? Et pour moi cela ne peut être qu'une suite de la Shoah, mais c'est très personnel.

JRF : Donc il y a un petit effet du jeu sur l'angoisse à partir de quelques générations après. Donc d'après ce que tu disais tout au début pour la fin c'est non seulement de créer de l'angoisse mais de pouvoir jouer avec cette angoisse provoquée chez l'autre.

SL : Et d'être tout identifié à cet objet a innommable, pétrifié.

Alors, pour le garçon, il y a menace mais il n'y croit pas. Cette menace ne provoque pas d'angoisse. C'est la vue - et je vous disais tout à l'heure que l'essentiel dans l'effroi, c'est le regard - c'est la vue du sexe de la femme qui provoque l'effroi. Un titre de J.-P. Vernant « La mort dans les yeux » évoque cela. Ce livre décrit les aspects de ce mythe dans la culture grecque et en particulier que toutes les sculptures grecques sont montrées de profil et que seule la Gorgone est montrée de face. Le regard pétrifie. À ce propos dans le mythe de Narcisse chez les Grecs ce n'est pas du tout qu'il est amoureux de son image mais son regard qu'il voit le pétrifie et l'entraîne au fond de l'eau. Identique à la pétrification par le regard de la Gorgone, la vue de son regard pétrifie Narcisse.

L'effroi est associé à la vue, voir un mort, un cadavre, une femme « châtrée ». Ce qui est vu pétrifie le sujet dans son corps. Voir la Méduse dans les yeux, c'est cesser d'être soi-même, d'être vivant, c'est être dépossédé de son regard. Le double et l'article de Freud sur « L'inquiétante étrangeté », l' « Unheimlich[25] » et ses nombreuses références à l'effroi ne sont pas loin.

Je cite G. Flecher « Au départ associé au trauma, Schreck disparaît pour ressurgir comme effet de la castration. La métaphore de la Méduse vient en rendre compte mais aussi et surtout évoquer un au-delà à ce qui se dit en termes phalliques. L'article sur l'inquiétante étrangeté permet de prolonger cette hypothèse ».

Or là quelque chose me semble important : Dans les traductions de Freud Kastrationschreck et Kastrationangst sont tous les deux traduits par angoisse de castration. Ce qui se trouve élidé c'est l'effroi et son versant de réel. La tête de méduse a deux versants, d'une part les serpents comme de petits phallus faisant écran à l'absence de pénis. Mais dans le mythe grec il y a aussi l'horreur de l'au-delà, de ce qui est hors symbolique, du monde du chaos. L'oublier a fonction de défense. De même quand on trouve dans des textes concernant la découverte par l'enfant de l'absence de pénis chez la mère un enfant qui dit « Elle l'a perdu » n'est-ce pas une défense, une couverture face au mystère de la féminité ?

Dans l'effroi de castration ce qui s'entrevoit c'est la mauvaise surprise traumatique

L'angoisse de castration, elle, est une protection, un signal qui prévient de l'effraction possible du pare-excitation.

JRF : Est-ce que tu ne penses pas que finalement la menace de castration est un fantasme de Freud avant de devenir un concept freudien, ce que l'on découvre c'est ce que pourtant Freud avait repéré dans une analyse : il était frappé qu'il y avait un fantasme qui fonctionnait toujours de manière continue, qu'on retrouvait toujours, c'est le fantasme de la mère porteuse de phallus. Tu parlais des rêves tout à l'heure. Dans de nombreux rêves en particulier on voyait la mère porteuse du pénis ou du phallus. Alors là c'est tout de même un monde qui est étonnant parce que c'est un monde où l'on fonctionnait comme si la question du transfert ne jouait pas. Pourquoi la castration ou la menace de castration est tellement pénible ? Elle n'est pas pénible dans l'absolu. Se faire couper quelque chose finalement il y a pas mal de civilisations qui utilisent la circoncision ou d'autres choses. Ce n'est pas à la limite la question du rapport à la castration, c'est sur quel fantasme la castration va intervenir qui est un écho tout de suite traumatique. Et d'ailleurs l'histoire du Schreck, tu l'as dit très classiquement mais je te pose tout de même la question, n'est-ce pas toujours un écho ? On aurait une espèce d'idée qui viendrait dire que l'effroi, cela serait du direct : on prendrait le réel en pleine figure et comme on se couperait une jambe, on se couperait un morceau de psychisme, cela ne rentrerait pas en écho avec la dynamique fantasmatique. Tout le monde a d'ailleurs la castration à la bouche. Or je crois que le fantasme, cela rentre en écho toujours avec le fantasme peut-être de la mère phallique ou de quelqu'un d'autre qui est porteur du phallus, parce que la mère c'est encore une donnée quasiment asexuée. Qu'en penses-tu ?

SL : Je retiens beaucoup plus Kastrationschreck qui est l'angoisse devant l'innommable, le réel de l'absence, qu'on retrouve dans les cauchemars, les fantômes.

Après coup je n'avais pas entendu la question et je suis tout à fait d'accord avec ce qu'a amené Jean-Richard.

Lacan pourrait-on dire fait le chemin inverse de celui de Freud. Il dégage progressivement du registre du symbolique l'importance du réel. Je déplie et j'explique.

Encore dans le séminaire sur l'angoisse, il utilise indifféremment à certains moments peur, effroi ou frayeur qu'il oppose à l'angoisse et en particulier dans cette leçon du 6 mars 1963 lorsqu'il parle de Tchekhov. Je cite : « Il s'agit des frayeurs qu'il a éprouvées lui, Tchekhov, » ; et plus loin, après avoir commencé à résumer l'histoire «ce dont il s'agit est de l'ordre non de l'angoisse mais de la peur » ou plus loin « voilà ce qui le met dans le désordre d'une véritable panique qui est bel et bien de l'ordre de la peur »

Donc angoisse, effroi, peur en l'espace de quelques lignes sont mis dans le même sac. C'est d'ailleurs très amusant parce que ces textes de Tchekhov j'ai essayé de les trouver et je me les suis procurés dans différentes traductions et déjà Lacan, dans le séminaire sur l'angoisse demandait quel était le mot russe qu'utilisait Tchekhov dont la traduction donnée était effroi. Or, dans ces nouvelles, j'ai trouvé le même texte dont le titre dans une version était la peur et dans une autre traduction était l'effroi. Dans ce petit texte pour raconter le même exploit, et je vous les conseille car ils sont jouissifs, il utilise indifféremment effroi, peur ou panique. Par contre ils sont différenciés de l'angoisse.

On avait vu précédemment que pour Lacan l'angoisse est une peur sans nom mais pas sans objet. Comme Freud il rapproche angoisse et peur, la peur désignant un danger extérieur, l'angoisse signalant un danger intérieur. Mais le plus important est l'adéquation de la peur à son objet contrairement à l'angoisse qui signe l'inadéquation fondamentale à l'objet par essence caché. On retrouvera cela en parlant des peurs et cauchemars chez l'enfant.

C'est, comme cela a été dit la dernière fois, la notion de réel qui permet à Lacan de définir l'angoisse comme le seul affect qui ne trompe pas. L'angoisse signale la proximité du réel.

L'effroi, c'est autre chose. Il n'y a pas de mots pour le dire - comme le texte de J. Hassoun l'a si bienfait sentir- pas de nom pour nommer l'innommable. Un franchissement se produit de manière accidentelle.

Pour Lacan, cette notion d'accident signe la rencontre avec le réel. Fidèle à Freud, il oppose au couple peur angoisse le Schreck freudien, l'effroi d'origine externe que Freud a décrit dans la Traumdeutung.

L'effroi c'est l'effet de surprise produit par une rencontre par nature ratée avec le réel, la rencontre réussie étant mortelle, le signe de cette rencontre étant la répétition.

JRF : C'est quoi une rencontre avec le réel ?

SL : Par exemple un tremblement de terre, le tsunami qui vient d'avoir lieu sur les îles Salomon.

JRF : Tu crois que c'est de ce réel-là qu'il s'agit ?

SL : je ne sais pas

JRF : Je crois qu'il y a le problème du réel vu comme monde extérieur, la tuche. Je ne crois pas que le réel soit uniquement du côté de la tuche, il est aussi du côté de l'automaton et aussi du côté de la question pulsionnelle. Si on pense que le psychique ce n'est pas uniquement un dedans, ce n'est pas le dedans par rapport au-dehors. Cela veut dire que cette notion de réel, ce n'est pas le monde du dehors.

SL : Oui c'était la suite. Je voulais citer Lacan dans le séminaire 11[26] « Le réel est cela qui gît derrière l'automaton et dont il est évident dans toute la recherche de Freud que c'est là son souci »

Face à la Gorgone, le sujet est offert comme objet passif à la jouissance de l'Autre et pétrifié par l'effroi.

JRF : Tuche, automaton c'est une opposition philosophique : d'un côté vous avez la tuche, c'est le hasard et de l'autre l'automaton c'est tout ce qui inscrit la question de l'automatisme de répétition et qui est hors hasard. C'est-à-dire que pour nous c'est autant le monde de la répétition fantasmatique que des pulsions qui se succèdent.

SL : Mais pour aller plus loin je suis retournée au texte que tu as écrit dans la revue Apertura 17 Frayeurs et intitulé « frayeurs et solution phobique ». je vais reprendre quelques phrases ou idées qui me semblent rentrer dans le cadre de ces échanges.

Tu dis que la frayeur apparaît comme le surgissement inopiné du réel dans la réalité psychique. Tu poses une question qui me parle bien,, je te cite « Reste une question, celle de savoir si la frayeur convoque l'angoisse et non pas la peur sous une forme radicale. La frayeur est-elle une peur qui n'a pas eu le temps de s'imaginer ? »

Tu dis aussi que « ce qui fait frayeur c'est que la cinétique de l'attente a été déçue. Là où j'attendais un beau voyage, l'avion perd un moteur. »

Tu ajoutes que « ce qui différencie l'effroi de la peur et de l'angoisse c'est un certain positionnement par rapport à l'objet du fantasme car dans l'effroi, affect toujours inédit, l'objet du fantasme n'a pas pu être convoqué, le moi n'a pas pu se préparer à l'irruption extérieure d'où le dispositif phobique n'a pas pu s'animer et la réalité extérieure a pris le pas sur la réalité psychique.

L'effroi et la frayeur correspondent à un temps de désintrication des pulsions où la libido reste en suspens et tu ajoutes « comme si la frayeur était une manière de tenter de jouir de l'effroi ».

Je ne veux pas reprendre ton texte que je connais bien mais je voudrais juste rappeler les trois types de frayeur que tu cites

La frayeur panique quand l'effroi individuel rencontre la panique collective et là je pourrais donner l'exemple de l'exode en 1940 tel que le montre le film « Jeux interdits » de René Clément et cette petite fille, jouée par Brigitte Fossey.

La frayeur arbitraire que Caligula illustre si bien et qu'on retrouve dans « Le sexe et l'effroi » de Pascal Quignard.

Et enfin la panique suspens qui renvoie aussi bien au pigeon de Süskind qu'aux films de Hitchcock et qui est, dis-tu, déjà une création par rapport à l'effroi.

Comme promis, je voudrais encore dire quelques mots, poser quelques touches sur les peurs et les cauchemars de l'enfant à partir de ce merveilleux mot d'enfant que rapporte Freud dans « Les leçons d'introduction à la psychanalyse » « Quand quelqu'un parle, il fait clair. » et qui nous met de plain-pied dans la question de la peur infantile.

À sa tante qui lui demande ce que cela peut lui faire et ce qu'il gagne à l'entendre dès lors qu'il ne la voit pas, cet enfant du fond de sa peur donne une leçon magistrale : c'est la voix de l'Autre qui éclaire la pénombre. Quand quelqu'un parle, ça devient clair. Contre le réel oppressant de sa peur, l'enfant réclame de la parole, contre l'angoisse, du verbe.

La peur est un sentiment réactif à une menace. C'est un affect qui prend acte physiquement plus que mentalement d'un danger.

De quoi l'enfant a-t-il peur ? on peut certes dresser un inventaire des objets mais la vraie question c'est de quoi sa peur a-t-elle peur au juste ?

Freud dit qu'en naissant l'enfant apporte peu d'angoisse de réel. Ce n'est pas comme l'instinct des animaux.

On a vu que le terme peur dirige l'attention sur l'objet et que l'angoisse est un état subjectif indépendant de l'objet et Freud de dire que la peur est en quelque sorte l'angoisse qui a trouvé son objet.

Mais dans « les trois essais » Freud dit que la peur des enfants n'est rien d'autre que l'expression qu'ils manquent de la personne aimée. La peur serait un affect de réaction à l'amour, telle la peur de l'étranger qui vient à la place où l'enfant attendait la mère.

Mais le vrai triptyque (encore un) des peurs enfantines, emblèmes de l'Unheimlich, est obscurité, solitude, silence que la masturbation vient meubler.

En avançant encore on se rend compte que le centre de la peur est dans cette présence accablante illustrée par la peur des fantômes, des esprits qui, nous dit Freud, représente les parents en vêtement de nuit blanc et qui moi me font penser à Wendy suivant en volant Peter Pan dans le ciel, la nuit.

Sous la peur d'être lâché agit une autre peur qui pourrait être la plus grande trouille inconsciente, celle que l'Autre, l'Autre aimé ne vous lâche pas. Il existe donc un double mouvement : qu'il me lâche un jour et qu'il ne me lâche jamais et que je devienne le jouet de la mère.

Tout commence par la peur que le sujet éprouve de ses propres pulsions, car comme le dit Lacan « De quoi avons-nous peur ? De notre corps »

Comment se construit la peur ? Les affects de plaisir et de déplaisir l'emportent sur les stimulations extérieures. On essaie de les réprimer ce qui entraîne du déplaisir. Aussi les traite-t-on comme si cela venait de l'extérieur afin d'appliquer une barrière de protection.

La peur est donc une stratégie. Mais si cette dernière échoue, c'est l'effroi. On tombe en danger sans y être préparé. Avec l'effroi, le sujet ne peut plus faire jouer la peur et il n'est plus protégé par l'angoisse.

De la phobie, il avait été parlé l'an dernier. Pour aller vite disons que la phobie est l'angoisse maquillée en peur. L'enfant phobique n'est pas peureux ; il est apeuré par un danger trop présent et innommable qu'est la castration. Cela aide à situer la peur de la peur quand il s'avise qu'il a un corps par lequel l'Autre a barre sur lui un signe en étant la terreur nocturne. De même que, dans la phobie, le fantasme se déchire, dans le cauchemar ou le rêve traumatique, le rêve échoue.

Dans le cauchemar, il y a émergence du surmoi. Se déchaîne la crainte de la dévoration, la peur de l'absorption par la mère, de la castration par le père, bref de la rencontre avec la Chose et de la perte de l'amour.

Pourquoi alors faut-il que la tante parle ? Certes pour une présence mais n'y a-t-il pas danger dans le silence de la tante elle-même ? L'enfant est alors envahi par l'Autre et son silence de mort. Si la tante parle, elle n'est pas la Chose et puis, pendant ce temps, elle ne s'occupe pas de l'oncle.

La peur de l'enfant, c'est tout cela. C'est que me veut l'Autre ? Le cauchemar de l'enfant provient de l'éveil du désir et le sujet désirant ne cessera jamais d'être exposé à cette peur.

JRF : Pour terminer je voudrais que tu reprennes en quelques mots ce que tu disais tout au début. Que penses-tu, quel est pour toi le traitement de la frayeur, de l'effroi?

SL : Je disais que dans l'effroi, l'objet petit a, le regard, est un objet sidérant. C'est le transfert qui, comme le dit Lacan commentant le banquet de Platon, permet de remettre en place de l'agalma, de l'ornement à l'objet a afin de lui permettre à nouveau de circuler.

JRF : Donnons un peu la parole à la salle

Quelqu'un dans la salle : Dans le texte de J.-P. Vernant il y a Demeter qui à l'effroi réagit par l'humour.

SL : C'est ce que disait Lucien Israêl : devant un exhibitionniste qui entr'ouvre son manteau, pouvoir dire « Ce n'est que cela ! ». mais justement par rapport au regard sidérant il est dit que Narcisse n'a pu utiliser la même ruse que Thésée qui a mis son bouclier pour pouvoir détourner le regard de Méduse et ainsi lui couper la tête.

J.-D. Moussay : je trouve que votre exposé éclaire sur cette question. Le bouclier, c'est un signifiant c'est-à-dire que l'effroi est hors signifiant or quand on dit effroi, on se sert d'un signifiant pour raconter l'innommable et, à ce moment, on raconte une histoire et parce qu'on raconte une histoire on peut se sauver de cette chose qui vient vous écraser. C'est cela qui me paraît remarquable. On voit bien que c'est la question du transfert qui sauve le sujet, c'est ce rapport à l'Autre qui lui permet du coup en construisant une histoire sur une chose innommable, il va pouvoir s'en sortir. Du coup on voit bien que par rapport à l'effroi, l'angoisse fait lien, ce que tu disais tout à l'heure ce qui est le monde intérieur et le monde extérieur donc deux niveaux de réel : le réel qui est du côté de l'effroi et dont il ne peut rien dire sauf s'il raconte une histoire et ce qui intervient grâce à l'angoisse à partir de ce qui est du côté de la pulsion. C'est cela qui est formidable : vous permettez cette articulation.

SL : Et justement dans le cauchemar répétitif chez les gens qui ont été pris dans l'effroi, comme il n'y a pas le transfert, ils essayent désespérément d'y remettre du signifiant. Ils rejouent sans arrêt la même scène pour essayer de remobiliser quelque chose que peut-être seule la cure permettra de mobiliser et de passer de l'effroi à l'angoisse.

Cathie Neunreuther : Cette histoire de « Quand tu parles il fait clair », je l'articulais autour de la promesse du maternel. C'est ce qui va contre l'effroi.

SL : Oui mais en même temps dans la peur de l'enfant il y a un conflit car il y a à la fois la peur de l'absence mais en même temps la peur d'être bouffé par l'Autre. À la fois la peur qu'elle ne soit pas là mais à la fois la peur qu'elle soit trop là.

D. Roth : Comment différencie-t-on d'habitude l'effroi de la jouissance ?

SL : Dans l'effroi, c'est la jouissance Autre qui est convoquée.

JRF : Merci Sylvie.



[1] JRF

[2] Freud S. Inhibition, symptôme et angoisse (1926), Paris, PUF, 1951

[3] Freud S., « La jeune homosexuelle», Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.

[4] Freud S., 1914, « Le rabaissement de la vie amoureuse », La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.

[5] Gary R., La promesse de l'aube, Gallimard poche, 1991

[6] Appelfeld A., L'amour soudain, Points, 2006..

[7]Enquist P. O., Blanche et Marie, Actes Sud, 2006.

[8] SL : psychanalyste, psychologue

[9]

[10] Freymann J.-R., « Frayeurs et solutions phobiques, » Apertura 17, Frayeurs, Arcanes Erès 2002

[11] Lacan J.L'angoisse, 1962/1963, Seuil, 2004.

[12] Hassoun J. Les Indes Occidentales, Éd. De l'Eclat, 1987.

[13] Quignard P., Le sexe et l'effroi, Gallimard, 1994.

[14] Freud S., « Traitement psychique (ou traitement d'âme) », Résultas, idées, problèmes I, PUF, 1984.

[15] Lacan J., Télévision, Seuil, 1974

[16] Freud S., Etudes sur l'hystérie, PUF,1° éd.1956, 3° éd.1971.

[17] Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Paris, Gallimard (folio/essai), 1987

[18] Freud S., Introduction à la psychanalyse, Payot, 1968.

[19] Freud S., « La psychanalyse des névroses de guerre », Résultats, idées, problèmes I, PUF, 1984.

[20] Freud S., « L'au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 1971

[21] Freud S., Lettres à Wilhelm Fliess, PUF, 2006.

[22] Porge E., Vol d'idées ?, Denoël, 1994.

[23] Freud S., « La tête de Méduse », Résultats, idées, problèmes, II, PUF, 1987

[24] Hassoun J., les Indes Occidentales, éditions de l'éclat, 1987.

[25] Freud S., L'inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard, 1990.

[26] Lacan J. 1964, Séminaire XI, Les quatre concepts de la psychanalyse, Seuil, 1973.