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31/01/2006

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Jean-Richard Freymann[2] : Merci à Jean-Marie Jadin [1] d'être avec nous. Pour moi ce n'est pas seulement un plaisir, mais il provoque des effets de nostalgie importants et ce qui est drôle c'est que nous nous croisons, nous décroisons, nous recroisons assez souvent. Une des premières fois où nous avons travaillé ensemble c'était autour du séminaire de Lacan, « L'éthique de la psychanalyse »[3]. Jean-Marie avait fait un texte sur Das Ding[4], et moi, essayant de terminer mon analyse, j'étais obsédé par le surmoi, si bien que lui parlait tout le temps de Das Ding et moi tout le temps du surmoi. Aujourd'hui, vingt-cinq ans après, c'est le contraire : lui va nous parler du surmoi et moi je vais lui restituer les histoires de Das Ding. Ces croisements, ces retournements dialectiques, sont assez drôles.

Et en discutant pour la préparation de cette intervention nous nous sommes rendu compte que cette histoire de la culpabilité est une chausse-trappe extraordinaire. Cela fait partie de ces savonnettes dans la baignoire : on a l'impression de tenir quelque chose et elle vous file sans arrêt entre les doigts. Il y a là quelque chose d'une échappée extraordinaire. De plus, les définitions qui sont données dans notre réalité quotidienne concernant le surmoi et la culpabilité sont extrêmement problématiques. Mission t'est donnée aujourd'hui de redéfinir un peu les choses.

Actuellement le dictionnaire de psychanalyse de Chemama[5] et le Laplanche et Pontalis[6] sont nos deux mamelles lexicales. Prenons un exemple de ces définitions :

« Culpabilité (sentiment de, conscience de) : conscience douloureuse d'être en faute consécutive ou non à un acte jugé répréhensible. Postulé également sous forme inconsciente pour rendre compte de conduites obsessionnelles, délinquantes ou d'échecs ainsi que de certaines résistances à la guérison »[7]

On part de choses assez compliquées. On fait une espèce de ramassis de notions qu'on a tous mais qui sont mises ensemble comme un puzzle qui n'en est pas un.

Je trouve les choses beaucoup plus nettes dans la définition de Laplanche et Pontalis concernant le surmoi. Elle met le doigt sur un fait sur lequel j'aurais à sûrement t'interroger et qui est que la question du surmoi pose une question en regard de la seconde topique. Quand, à la dernière séance, on parlait de surmoi préœdipien, ce que l'on n'a pas encore abordé c'est ce qui se passe dans la première topique. Comment Freud se débrouille-t-il à l'endroit de cette instance surmoïque.

Voici la définition donnée du surmoi :

« Une des instances de la personnalité telle que Freud l'a décrite dans le cas de sa seconde théorie de l'appareil psychique. (la seconde topique, ce n'est pas tout à fait pareil) Son rôle est assimilable à celui d'un juge ou d'un censeur à l'égard du moi. Freud voit dans la conscience morale, l'auto observation, la formation d'idéaux des fonctions du surmoi »[8]

On a déjà le vertige. Vous voyez le nombre de concepts lancés ! Je compte sur l'humour éclairant de Jean-Marie Jadin et son sens de la métaphore. Dans son dernier livre,[9] parlant de la névrose, il écrit :

La névrose est aussi la mise en scène d'une sorte de castration. Elle est l'évitement de la perte de la mère par l'acceptation d'autres pertes. Je propose une définition personnelle beaucoup plus courte. Clinique elle pose que la névrose est notre condition ordinaire et en donne une interprétation psychanalytique : la névrose est un affolement, elle est l'ensemble des problèmes créés par la répétition d'un certain type d'affolement. Nous faisons tous, certains plus que d'autres, une affaire de ce qui n'en est pas. Quelque chose venu d'autrui ou du monde affole sans raison le névrosé : un pont, un tunnel, un chien, et voilà le phobique dans tous ses états ; une pensée ou une parole qui concerne la poussière, les microbes, le sang, un produit corrosif , la serrure, le robinet et voilà l'obsessionnel qui vérifie sans cesse et demande à être rassuré ; une toute petite allusion, même très indirecte, à quelque chose de sexuel, et voilà l'hystérique muette et paralysée, essayant de devenir indifférente ailleurs pour compenser son affolement sexuel.

Jean-Marie Jadin[10] : Ainsi que prévu, je vais essayer de vous déplier la logique, la clinique de ce sentiment occidental très particulier qu'est le sentiment de culpabilité. J'ai accepté la proposition de Jean-Richard parce qu'à priori ce sentiment ne m'inspirait pas beaucoup. Il a l'air mystérieux, et j'avoue ici ma très grande faute de n'y avoir jamais réfléchi. Il en va de même pour l'autre moitié du titre, les trois instances de la deuxième topique de Freud, le moi, le ça, le surmoi - je vous rappelle que la première topique concerne le conscient, le préconscient, l'inconscient - qui ne sont pas du tout les repères dont je me sers dans ma pratique. Je ne les ai jamais pense non plus. Mieux vaut tard que jamais. C'est donc dans un but de m'enseigner quelque chose que me voilà devant vous.

Contrairement aux habitudes, je vais commencer par la théorie.

La première surprise lorsqu'on cherche à lire ce que Freud a écrit sur le sentiment de culpabilité c'est l'énorme importance qu'il lui accorde dans la seconde moitié de son enseignement. Cet affect y a une importance quasiment équivalente à l'angoisse et à l'amour. Il apparaît dès lors qu'il introduit le narcissisme, c'est-à-dire l'amour de soi il produit aussi son ombre et son contrepoint, le contrepoint d'une agressivité dirigée contre soi. Le sentiment de culpabilité est au fond une haine de soi.

Un peu d'historique.

Freud théorise le sentiment de culpabilité avec les trois instances de la seconde topique à partir du texte « Pour introduire le narcissisme[11] » en 1914. Il le réexamine en 1915 dans « Deuil et mélancolie[12] ». En 1923, il suit la fonction des trois instances dans « Le moi et le ça[13] ». L'année suivante en1924, il reprend le problème de la culpabilité dans « Le masochisme[14] ». En 1929, il publie l'immense dissertation philosophique « le malaise dans la civilisation[15] » où le sentiment de culpabilité s'avère être le sentiment civilisateur par excellence. Ce serait grâce à lui, ce sentiment de culpabilité, que l'homme inhiberait ses pulsions agressives de bête féroce. Ceci pose immédiatement la question de ce qu'il en est dans les civilisations où la honte, liée plutôt au regard, prévaut sur la culpabilité, plutôt liée à la voix. Comme j'ai la chance de vivre avec quelqu'un de cette civilisation de la honte, je peux dire qu'il me semble que l'instance parentale n'y est pas représentée par des traces vocales inertes et passées mais par un regard vivant diversement symbolisé. D'où l'importance dans cette civilisation de la présence en soi des ancêtres, le recours universel aux voyants qui y supplantent largement les psychanalystes, la croyance au fantôme, le goût pour l'esthétique qui est une politesse poussée jusqu'à l'éthique et non comme on le dit couramment ici une futilité voire une perversion narcissique.

En 1932, dans « Les nouvelles conférences sur la psychanalyse[16] », Freud offre une nouvelle synthèse sur la culpabilité dans ses rapports avec le ça, le moi et le surmoi, et ce dans le troisième chapitre intitulé « La personnalité psychique », d'où peut-être le terme de personnalité utilisé dans le dictionnaire.

Il en est peut-être question ailleurs, mais ces six textes fondamentaux seront suffisants si vous voulez vraiment travailler la question.

Deux préalables sont ici essentiels :

- le sentiment de culpabilité s'énonce : Schuldgefühl en Allemand, or Schuldgefühl signifie tout autant le sentiment de la dette que celui de la faute. La seule faute a quelque chose d'irréversible, irrémédiable, ou plus exactement d'irrémissible, et tous les pardons n'y changeront rien. Par contre une dette peut être payée, et c'est bien pour cette raison qu'une psychanalyse du sentiment de culpabilité est possible. La dette est provisoire et, grâce à Lacan, nous avons une idée de la manière de la rembourser. La dette n'est qu'une dette de parole, une lettre en souffrance, quelque chose à dire selon l'éthique du « bien dire » pour reprendre les termes de Lacan. Les fautifs, les culpabilisés, les endettés guérissent en parlant et pas seulement à ceux contre qui ils sont fâchés, ni à ceux envers qui ils se sentent coupables. Cela peut-être vis-à-vis d'un analyste. Il a quelque chose à dire à l'analyste. La vraie parole dont ils sont en dette est une parole qui s'oppose au problème narcissique de la faute car il y a toujours un problème narcissique dans la faute. J'y reviendrai.

- Le second préalable est là simplement pour que vous puissiez suivre l'exposé. C'est l'axiome central de Freud sur le sentiment de culpabilité. Le sentiment de culpabilité dit-il provient d'une tension (Spannung) entre le moi et le surmoi cependant que chacune de ces deux instances se trouve au présent sous l'influence du ça. Il faut préciser que cette tension est éprouvée au niveau du moi. Cette tension évoque évidemment la contrainte qui selon Lacan caractérise cliniquement la jouissance. Quelque part dans Lacan, tu retrouves que le vécu, l'éprouvé de contrainte signale la jouissance. Nous retrouvons là l'injonction à jouir du surmoi lacanien

JRF : Il y a eu un jump, là. Peux-tu expliquer ?

JMJ : Pour Freud il y a une tension éprouvée au niveau du moi envers le surmoi. Je reprends le terme de tension et je dis qu'avec la tension, on pense à la contrainte et, avec la contrainte, on pense à ce qui signale la jouissance chez Lacan

JRF : Tu as jumper. C'est un jump intéressant, je vais te dire pourquoi. Tu te rappelles que dans le séminaire « Encore »[17] il y a une formulation avec laquelle on a toujours un peu de mal qui est de dire : « Qu'est-ce que fait le surmoi ? Son impératif est : Jouis ! J'ouis ! ». De faire un pont du côté de la tension entre le moi et le surmoi et tomber sur l'impératif de contrainte est intéressant. La question est d'essayer de voir en quoi le surmoi est-il branché plus particulièrement sur la libido ou sur la pulsion de mort. C'est une question qui est apparue très tôt dans l'histoire de la psychanalyse. Là, tu donnes une indication.

JMJ : Je la donne en passant. Pour l'instant je reste exclusivement freudien.

Le Ça (das Es qui correspond en gros à l' « il » d'« il pleut ») est une in stance totalement inconsciente et coupée du monde. Il est l'ensemble des pulsions. Son seul but est la satisfaction immédiate et inconditionnelle des pulsions. Le ça ne connaît selon Freud que le principe de plaisir. Il ignore les jugements de valeur. Il est amoral. C'est le lieu des passions sans limites. Pour Lacan, ce serait plutôt le lieu gouverné par le principe de jouissance. Pour Lacan le plaisir est une chute de la jouissance, une limitation de la jouissance.

JRF : Cela, c'est une donnée qu'il faut vraiment retenir car c'est quelque chose qui nous permet d'envisager les différents fonctionnements de l'appareil psychique d'une manière tout à fait autre. Ce que tu viens de dire allusivement comme si c'était une évidence : le principe de plaisir c'est effectivement ce qui fait barrière à la question de la jouissance parce qu'il y a quelque chose de l'hédonisme, de la tension, pour faire le pont avec ce que tu as dit, qui est abaissé, qui est même abaissé jusqu'à zéro puisque le principe de plaisir et les questions du principe de nirvana est un abaissement total de la tension vers zéro tandis que la jouissance, on est dans une Drang, dans une poussée sans limite, dans une pression.

JMJ : On peut même dire que Freud se contredit puisque effectivement ce ça, si l'effet des pulsions qui arrivent sans cesse n'a pas de limites, s'il n'y avait pas le principe de réalité il n'y aurait pas de limites. Donc sa véritable idée c'est quand même un principe de jouissance.

Dans la toute première métapsychologie de Freud, celle de « L'esquisse »1895[18], le ça qui n'est pas nommé à l'époque, il n'en parle pas, il en parlera trente ans après, est le lieu des excitations corporelles endogènes dont la production est continuelle, et il est surtout leur lieu d'arrivée au centre du moi, leu appelé la Chose (das Ding). C'est une partie à la fois incluse et séparée du moi. Avec le développement progressif de la théorie des pulsions, on peut décrire un peu plus en détail le contenu pulsionnel du ça. Il est le lieu des pulsions partielles (orales qui jouent un rôle dans l'incorporation paternelle créatrice du surmoi, anales, visuelles essentielles à la constitution du regard de l'idéal du moi, invocantes, fondamentales dans la création du surmoi). Le ça est le lieu de la libido - la libido est l'énergie sexuelle - de la libido du moi et de la libido d'objet, c'est-à-dire des pulsions auto-érotiques et des pulsions hétéro-érotiques qui se portent d'abord sur la mère et sur le père. Subsumant toutes ces pulsions, il y a les pulsions de vie et les pulsions de mort. Il y a tout cela dans le ça.

Freud appelle le ça le noyau de notre être. À l'origine, il était le noyau du moi. Étant inconsciente, cette instance s'approprie toutes les particularités de l'inconscient. C'est le lieu du refoulé. Les contraires y cohabitent, il ne connaît pas la négation et il ne connaît surtout pas le temps. Mais selon « L'abrégé de psychanalyse[19] » de 1938, le ça contient les traces du passé, virtuellement impérissables. C'est le lieu où s'inscrit quand même quelque chose du passé ; Leur insistance est éternelle.

Freud s'inspire du « Livre du ça[20] » de Groddeck pour donner ce nom à cette instance - lui-même l'emprunte à Nietzsche[21]. « Ça montre bien que cette instance est constituée de forces qui s'imposent au sujet. Il me semble que cette appellation est déjà orientée par sa finalité : devenir Ich, moi…sujet. Lacan l'a traduit dans son célèbre aphorisme : « Là où c'était (wo Es war) le sujet doit advenir (soll ich werden) ». Il a placé le ça à l'endroit même du sujet sur son « schéma L » des fonctions de la parole.

JRF : Te rappelles-tu les débats sur la transcription du texte de la Ichspaltung ? Il y a toute la psychanalyse dans cette histoire. Toute la question des différentes options de l'analyse c'est la traduction de « Wo Ich war soll Es werden ». Vous pourriez traduire « Là où il y avait du moi le ça peut advenir », ou « le je peut advenir » ou encore « le moi peut déloger le ça » ce qui est le modèle de l'Internationale de psychanalyse. C'est-à-dire que vous pourriez rendre conscient des choses qui étaient inconscientes. C'était inconscient et, grâce à une bonne psychanalyse, on va vous maîtriser tout cela.

Mais ce qui est important c'est que là Jean-Marie s'appuie déjà sur la position de Lacan, le sujet doit advenir, tu as dit les deux. On avait un collègue qui s'appelait Michel Royer[22] qui traduisait la Ichspaltung qui du temps de Freud était le clivage du moi par le clivage du sujet. Et on a eu un débat qui a duré une dizaine d'années autour de peut-on traduire la Ichspaltung par clivage du sujet. Lacan lui traduit autrement, il traduit par clivage du je

JMJ : A propos de Gide[23] il propose aussi clivage du moi. Il décrit même une clinique de clivage du moi.

JRF : C'est important cette histoire. Le surmoi se détachant, d'après Freud, rentrant dans l'opposition par rapport au moi, c'est très important la manière dont vous allez traduire cela.

Cathie Neunreuther : On n'attire jamais l'attention sur le war et le werden, entre le passé et le le war qui n'a aucune dynamique et le werden qui est un devenir. Advenir cela suppose déjà d'arriver quelque part alors que werden ;

JMJ : Oui, ce n'est pas un passé qui va être révolu, c'est un passé à tout le temps reprendre puisqu'il est tout le temps là, c'est un passé constamment présent en tant que passé et qu'il s'agit constamment de faire advenir à un présent jamais assez présent.

Lacan dans le schéma L donne un milieu, le milieu où va se précipiter le sujet effet de signifiant. Il y a un sujet bête opaque dit-il et c'est la matrice du sujet effet de signifiant, du sujet qui va se précipiter là-dessus.

Passons au Moi (Ich)

Le moi de Freud est plus vaste que celui de Lacan. Alors que chez ce dernier il est l'instance imaginaire, fondée au départ sur le stade du miroir[24], pour Freud il est davantage énergétique. Le moi, dit Freud, est une partie du ça modifiée sous l'influence du monde extérieur via le système de la perception-conscience. Le moi sert à différer la satisfaction de la pulsion. Il commande donc la motilité et l'action. Il suit le principe de réalité. Freud dira plus tard qu'il est le représentant de la réalité du monde extérieur aux yeux du ça. Le moi, c'est la raison. Par ailleurs, et là nous retrouvons les données de Lacan, le moi est un lieu de synthèse. Freud n'est pas tout à fait anti-lacanien. Je cite « Les nouvelles conférences » :

« […] le moi se différencie tout particulièrement du ça par une tendance à synthétiser ses contenus, à résumer et à uniformiser ses processus psychiques […] » Freud compare le rapport du moi au ça à celui d'un cavalier avec sa monture. Le cheval fournit toute l'énergie, le cavalier désigne le but à atteindre, mais il arrive qu'il soit obligé de se laisser-faire.

A partir de 1914, le moi devient un objet libidinal. Il est alors investi par des pulsions auto-érotiques qui sont à la base du narcissisme. Au début de l'existence le moi s'aime lui-même sans faille ; c'est le narcissisme primaire. Plus tard, une partie de cette libido du moi est prélevée au profit d'un objet d'amour. La libido narcissique devient libido d'objet. Lorsque le sujet perd son objet d'amour, cette libido peut réinvestir le moi ; c'est le narcissisme secondaire. Il peut ici se produire un phénomène particulier : l'objet peut ne pas se perdre, mais être introjecté, cannibaliquement incorporé au moi (les pulsions orales jouent ici un rôle essentiel). Cette incorporation s'accompagne d'un abandon des pulsions sexuelles. Cela c'est important, cette réincorporation, cette incorporation. Il y a abandon des pulsions sexuelles et il ne reste que les pulsions destructrices, les pulsions de mort. C'est une désexualisation qui ne laisse la place qu'aux pulsions de mort.

JRF : C'est vraiment la question du surmoi. De quelle nature est pour toi cette histoire d'incorporation ? Parce que là, par exemple, dans cette définition de Laplanche et Pontalis :

« Classiquement le surmoi est défini comme l'héritier du complexe d'œdipe. Il se constitue par intériorisation (eux utilisent le mot intériorisation) des exigences et des interdits parentaux. »

JMJ : Il y a chez Freud deux théories. Il ne tranche pas. Il y a ce qui constitue le surmoi. Mais cela je voulais y venir plus tard. Là, je parlais du moi. Tu me casses mon didactisme !

A l'origine du surmoi, il y a deux théories : certains disent qu'il y a une identification directe, sans médiation d'un investissement d'objet. C'est une identification imaginaire. Mais ailleurs il dit également qu'il y a investissement libidinal du père puis perte de cet objet et incorporation cannibalique. Il y a les deux. Il ne dit pas le pourcentage.

JRF : A propos de pourcentage, tu nous as mis l'identification primaire comme imaginaire ? De quelle identification première as-tu parlé ?

JMJ : Il y a une identification imaginaire. C'est dans Freud. Il y a des pages là-dessus ; c'est extrêmement compliqué. Il parle d'une identification directe…

JRF : Là, je suis d'accord, mais pas imaginaire…

JMJ : Qui est de nature imaginaire, je pense, parce que comment le concevoir ? C'est ou par investissement d'objet que tu abandonnes et que tu réintègres cannibaliquement, ou autrement. Et le « autrement » comment le conçois-tu si tu ne le conçois pas imaginairement ?

JRF : Le problème, c'est qu'il n'y a pas d'image à ce moment-là.

JMJ : On est encore dans le moi et le moi est une instance où il y a de l'image, chez Freud aussi, et le surmoi se constitue à partir du moi ; c'est une différenciation au sein du moi.

JRF : Ne penses-tu pas que justement cette identification est de nature symbolique ?

JMJ : Tu penses à la négation. Est-ce que cette première identification serait une intégration par symbolisation primaire ou serait-ce une intégration cannibalique qui serait d'un autre ordre ? Comme la symbolisation primaire passe par le cannibalisme dans le texte sur la négation[25], je me suis dit que l'autre, doit être différente, et ne doit pas être par intégration cannibalique ; alors comment concevoir une autre qui ne soit pas cannibalique et qui ne soit donc pas symbolisation primaire ?

Là on est entré dans des choses compliquées. J'avais préparé des choses progressives simples…

JRF : Il faut vraiment laisser cette histoire d'incorporation, d'inscription, de cette inscription première, il faut la laisser comme une énigme. Des lacaniens, pure souche, te diraient que, à cet endroit-là, c'est l'inscription du Nom du Père. D'autres diront, modèle Green, que c'est l'inscription du principe de paternité. Mais je crois que ce point-là il faut le laisser comme un point énigmatique.

JMJ : C'est un point énigmatique chez Freud. Il y a deux sources du surmoi et ce n'est pas très clair. Chez Lacan, ce n'est pas plus clair. L'origine du surmoi et c'est pourquoi c'est une question difficile pour nous tous, dès qu'on écoute un analyste parler du surmoi et de la culpabilité on voit bien qu'il s'emmêle les crayons parce que c'est difficile, ce n'est pas clair chez Freud, ce n'est pas clair chez Lacan

Joël Fritschy : c'est la voix de la mère

JMJ : Freud parle des parents. Une fois il dit le père et, en note, il ajoute : «il s'agit peut-être des parents »

JRF : Je crois que cette image existe mais c'est une image qui n'est pas imaginaire. C'est une image presque du côté de la gestalt. C'est ce qu'on trouve dans le stade du miroir. Ce n'est pas encore l'imaginaire constitué car l'imaginaire constitué est obligatoirement troué. C'est le cas du narcissisme. Au moment où vous constituez vraiment de l'image cela veut dire que quelque part l'enfant est troué. Sinon, vous ne constituez pas de l'image.

JMJ : Ce n'est peut-être pas imaginaire. Freud dit directe. Il faudrait disserter sur l'identification directe. Mais l'autre identification qui passe par un investissement d'objet abandonné avec intégration et symbolisation secondaire, cela c'est autre chose, c'est ce que tu trouves dans la négation. Et l'identification directe première serait à travailler.

Question : Et l'identification au trait unaire ?

JMJ : je crois que c'est une identification symbolique. Mais est-ce que cela a à voir avec l'incorporation ? Avec l'abandon de l'objet investi ? Peut-être. Cela ne m'étonnerait pas que ce soit la même chose. Mais il est vrai que Freud commence par une première identification au père, cette identification directe, ensuite l'Einziger zug, et ensuite l'identification hystérique qui serait plus lié au désir. Donc la deuxième doit coller avec l'incorporation, celle du trait unaire de l'Einziger zug. Je n'y avais jamais pensé . par votre question, j'ai appris quelque chose d'intéressant

Avant d'aborder des illustrations cliniques je voudrais encore vous parler de ma conception lacanienne de ces instances. Comment lacaniser ces : ça, moi, surmoi ?

Donc, plus lacaniennement, il faut concevoir ces instances de la seconde topique comme des points de singularité topisés, géométrisés, imagés, dans le flux de la parole. Le ça est la matrice préalable sur laquelle se précipite le sujet de l'effet de signifiant, là où un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant, ou le sujet n'est qu'effet entre deux signifiants. Donc cela se précipite sur le ça. Et vous trouvez cela sur le schéma L : le schéma L étant comme le signe de Zorro ou le sigle d'Opel. Il désigne quatre points du langage qui opèrent sans cesse. Il y a le sujet, il y a le rapport moi et semblable et il y a le grand Autre d'où viennent les signifiants. Le sujet est produit par l'effet de retour des signifiants venus du grand Autre mais qui, au préalable, doit traverser le mur imaginaire de la relation du moi à son semblable.

Le ça est cette matrice préalable. Le ça est le sujet encore opaque, bête, figuré par le point S du schéma L de Lacan, avant qu'il ne soit $. Dans ce même flux de la parole le moi est ce qui s'oppose à la parole signifiante vraie, c'est le mur m m' (a a' sur le schéma) qui est connecté au point S. Le surmoi n'y figure pas, il est en filigrane sur le schéma R construit à partir du schéma L.

C'est dans la parole un autre mur, un mur venu du grand Autre, le mur de la loi du désir comme incomprise parce que saisie sans l'esprit de cette loi. La façon « perverse » d'entendre la loi du désir comme une injonction c'est-à-dire un appel à la jouissance tient à une distorsion de la métaphore paternelle. En ce sens la culpabilité surmoïque est toujours justifiée puisqu'elle n'est pas fondée sur une faute commise en des temps préhistoriques à l'encontre du père de la horde primitive ou sur un péché originel quelconque mais sur la faute actuelle constamment commise et renouvelée de prendre au pied de la lettre au détriment de son esprit une parole qui fait du père, de ce qu'il dit et de ce qu'on en dit une métaphore. Chaque fois que vous loupez que c'est une métaphore, vous commettez une faute et votre sentiment de culpabilité est justifié de ce fait-là.

JRF : Une belle idée. Précise un peu.

JMJ : Je veux dire qu'un jour on croit qu'on a fait quelque chose vis-à-vis du père, vis-à-vis de la mère, on a eu un complexe d'Œdipe, on aimait un peu trop maman, et après on paye très chèrement cela et alors on porte sa culpabilité. Grâce à Lacan, on peut le voir comme se renouvelant sans cesse. Sans cesse, nous oublions que le père est une métaphore, nous oublions la métaphore du Nom du Père, nous oublions de métaphoriser le père et, oubliant de le métaphoriser, nous commettons une faute.

JRF : D'où le transfert.

JMJ : Aussi. Et c'est cette faute-là qui donne le sentiment de culpabilité.

JRF : Cela donne une explicitation à la question transférentielle. C'est autour de cette enroulade que l'on peut mettre en place un objet du transfert. C'est là que la culpabilité est analysable.

C'est important car dire que c'est toujours dans l'actuel, cela veut dire que vous ne pouvez pas dire à quelqu'un, en traitement chez vous et qui est en train de vous dire : « C'est nul ce que vous avez dit la dernière fois », « Si vous me dites cela c'est parce que par rapport à votre papa, vous avez mal métaphorisé le truc » car du coup vous faites l'analyse des résistances et cela ne fait que renforcer ce qui est déjà dit. Dans le transfert, vous ne pouvez pas dire : « Vous dites que vous m'aimez, mais ce n'est pas moi que vous aimez ! Regardez derrière moi qui il y a. » Cela ça ne marche pas. C'est ce en quoi le transfert et l'objet du transfert, ce n'est pas pareil.

JMJ : Je suppose que j'ai pu parler de mes trois instances et l'on dispose maintenant de quoi faire une théorie du sentiment de culpabilité. Et comprendre deux choses de prime abord paradoxales lorsqu'on entre dans ce domaine : pourquoi la gentillesse à l'égard du culpabilisé aggrave son sentiment de culpabilité ? Pourquoi le sentiment de culpabilité est-il lié à une peur de l'abandon, qu'il s'agisse de l'abandon d'une figure paternelle ou parentale ou de l'abandon d'un conjoint ? L'effet de la gentillesse se comprend grâce à la frustration imposée aux pulsions destructrices du ça. Si vous êtes gentil, vous l'empêcherez d'être un peu destructeur, et cela ça alimente son surmoi. Il est d'autant plus énorme que vous l'empêchez de faire cela. C'est très important dans la clinique. La peur de l'abandon est à l'origine du surmoi, lequel, je vous le rappelle, s'en prend au moi. Au départ on obéit aux injonctions parentales de peur de perdre leur amour. Parce qu'il y a une détresse originelle, il y a une dépendance et c'est à cause de cela qu'on écoute, je dirais même qu'on investit la voix surmoïsante.

Freud trouve bizarre son Schuldgefühl et se demande comment on peut parler d'un Schuldgefühl inconscient ?

JRF : Oui il découvre le sentiment de culpabilité inconscient et dit : « Mais comment je peux parler de choses pareilles ? Comment peut-on avoir un sentiment inconscient ? » Et à cela il ne répond pas bien. Il n'y a pas de réponse. On voit ce que doit cacher l'amour…

JMJ : Justement, Freud distingue un sentiment de culpabilité conscient et un sentiment de culpabilité inconscient. Cela c'est important. La culpabilité consciente se rencontre surtout dans la mélancolie et dans la névrose obsessionnelle. Dans la mélancolie, le sujet incorpore dans son moi un objet dont il refuse la perte et vis-à-vis duquel se déchaînent ses pulsions destructrices. C'est pourquoi il veut se tuer avec. Dans la névrose obsessionnelle, le sujet ne souhaite pas se détruire en même temps qu'un objet ; son moi tient bon face aux attaques du surmoi devenu particulièrement sadique par l'apport des pulsions de mort. Dans la névrose hystérique, il n'y a pas beaucoup de sentiment de culpabilité parce que les pulsions de mort y sont bien refoulées et le surmoi très anémié.

JRF : Que veut dire anémié ?

JMJ : Il est faible, refoulé pas ressenti ou pas beaucoup. Mais je vais donner un cas clinique qui contredit cela.

JRF : La belle indifférence serait là-dedans ?

JMJ :Oui.

Le « sentiment de culpabilité inconsciente est un concept étrange. Freud le traduit souvent par « le besoin de punition ». (Cela montre bien qu'il n'est pas à l'aise avec cela parce que « sentiment de culpabilité » et « besoin de punition », on ne voit pas bien la jonction, ou bien encore « masochisme moral »). Ici la pulsion de mort n'alimente pas tant le surmoi que le moi, lequel organise sa punition par les voies singulières des différentes névroses et parfois même par un acte répréhensible commis dans le but d'être réellement châtié. Ici on trouve toutes sortes de paiements imaginaires de la dette (Schuld) symbolique qui doit passer par la parole : par exemple une vie conjugale infernale maintenue envers et contre tout (ce qui n'est pas du tout rare), un vécu expiatoire vis-à-vis d'un chef quelconque ou plus généralement du destin qui est une figure surmoïque.

Les illustrations cliniques vont nous faire découvrir d'autres déclinaisons de ce surmoi.

Quand j'ai pensé aux cas, je me suis dit : « j'ai présenté une belle théorie, maintenant je vais l'illustrer ». Et immédiatement me sont venus d'une manière très nette deux cas dont je vais m'inspirer pour produire plusieurs fictions. Je reconstitue :

Le premier, Mr A., est un homme d'âge mûr, connu dans son milieu pour son caractère extrêmement affable. Vers l'âge de dix ans, il est rentré un soir avec un mauvais bulletin. Son père s'est mis en colère et est mort sur le champ d'une crise cardiaque. Il semble que sa mère ait enfoncé le clou : « C'est de ta faute » a-t-elle ajouté. Un sentiment de culpabilité orienté tous azimuts est la raison principale de sa très longue analyse. Le principal effet de la culpabilité fut une vie conjugale particulièrement difficile avec une épouse caractérielle, menaçante et contraignante ayant eu des passages à l'acte extrêmement violents à son encontre. Pour protéger ses enfants, il a prolongé ce mariage au-delà de toute raison. De ne pas être aimé de son épouse n'a fait qu'affaiblir le narcissisme secondaire du moi évoqué tout à l'heure. Son moi idéal n'étant ainsi pas valable, son surmoi s'est acharné. Enfant il avait pratiqué l'escrime - « est-ce crime ? ». Avoir interrompu ce sport, dans lequel il brillait, a canalisé la pulsion agressive vers le surmoi. Sa mère l'avait constamment menacé de lui retirer son affection. Vous voyez que les sources alimentant le surmoi étaient nombreuses.

Il faut remarquer qu'un de ses enfants a hérité d'un sentiment de culpabilité exacerbé. Il souffre d'un symptôme assez fréquent : une souffrance aiguë lorsqu'il remarque une autre jolie femme que la sienne, ce qui le contraint à lui en faire l'aveu dans l'espoir insensé de se blanchir.

JRF : On comprend un peu mieux l'histoire de l'aveu. On a l'impression que c'est une grande question d'honnêteté. Pas du tout ! C'est tout à fait une histoire de compulsion pour être puni un peu plus. Tu as passé très vite et tu n'en avais pas parlé théoriquement : l'enrichissement progressif du surmoi, de ce surmoi qui en plus s'alimente, s'enrichit

JMJ : Par toutes les menaces d'abandon, toutes les dévalorisations.

JRF : Pourquoi il ne l'a pas descendue sa femme ?

JMJ : Il était extrêmement poli. Encore aujourd'hui, quand il va chercher ses enfants tous les quinze jours, il reste extrêmement correct.

JRF : Et pendant les séances ?

JMJ : Il reste toujours très courtois.

JRF : Parce que la question c'est que le surmoi n'est pas obligatoirement dans le sens du bien. C'est tout de même important à dire. Il pourrait quand même l'avoir tuée à un moment donné.

JMJ : Oui, dans un passage à l'acte

JRF : On voit cela chez les grands criminels. C'est toute la question du texte de Lacan sur la criminologie dans les « Ecrits »[26]. Vous pouvez tout en étant pris dans l'Œdipe devenir un criminel surmoïque tout à fait répétitif. Vous pouvez avoir une voix intérieure qui vous dit « Tue ». Ce n'est pas obligatoirement dans le sens de l'éthique du bien ou du bien faire. Mais Lacan dit clairement que si vous pouvez repérer un surmoi même chez un criminel, il est à la limite analysable parce qu'il est pris dans un des héritiers du complexe d'Œdipe, dans la question de la dette et pas seulement de la faute.

C'est en cela que les histoires de première et seconde topique sont importantes, le surmoi, ce n'est pas la conscience morale. On ne peut pas confondre les deux. C'est pour cela quand Freud fait émerger l'histoire du surmoi il se démarque à la fois de la censure du rêve et de la question de la conscience morale en tant que telle.

JMJ : C'est une des fonctions du surmoi

JRF : C'est un point crucial. Le surmoi ne dit pas obligatoirement : « Va te laver les mains ». Ce n'est pas toujours dans ce sens. Cela peut être : « Va lui foutre une raclée » ou « Tue ». Même le névrosé peut mettre des symptômes en place comme cela. Les gens battus dans les couples, c'est comme cela que cela se passe. Comme en plus le contrat conjugal permet une sortez de nid douillet, cela met un contrat pervers autour de cela et permet que cela fonctionne. Le surmoi peut se mettre en exercice sur un mode extrêmement violent. Ce n'est pas uniquement le modèle obsessionnel gentil.

JMJ : Souvent il y a soit un enrichissement du sadisme du surmoi, soit un enrichissement du masochisme du moi. Chez lui il y avait plutôt beaucoup de masochisme dans son moi

Je passe à Mr B. un cas un peu analogue. Disons qu'il a saisi son père au collet à l'âge de seize ans après que celui-ci ait frappé son épouse. « Si tu recommences, je te casses la figure » lui a-t-il dit. Cette menace a cassé la superbe de ce père tyrannique qui est décédé quelques mois plus tard. Au début de sa quarantaine, il a souffert d'une culpabilité aigue avec la quasi-certitude que sa maladie organique auto-immune était la punition de son acte passé. En réalité, là aussi, son surmoi était alimenté avant tout par la dégradation du couple, ce qui dévalorisait son moi et amplifiait l'impitoyable critique de son juge intérieur.

Le fantasme de meurtre du père peut n'avoir aucun support dans la réalité. Mr C. avait trois ans lorsqu'il a assisté avec son père à une démonstration de secourisme de la part des pompiers de son village. Voyant son père couché sur un brancard, il eut la certitude qu'il était mort. Il mit longtemps à découvrir que ce souvenir était l'indice d'un souhait de mort de sa part. Toute la psychanalyse de cet homme déprimé chronique - des déprimés chroniques, on n'en voit pas beaucoup, mais il y en a - fut une difficile distanciation de l'objet vocal, source du surmoi et de culpabilité. La voix était pour lui tellement phalliquement puissante qu'elle entraînait toujours son adhésion. Il avait cru son grand-père lorsque celui-ci lui avait raconté qu'un de ses amis était rentré à la maison à la maison avec sa tête sous un bras. Lorsqu'un médecin lui avait dit de me consulter et qu'ainsi il pourrait se passer des anti-dépresseurs, il l'avait cru. Il fut longtemps irrité de ce que cela ne marchait point. Ma voix et mes paroles les plus stupides le hantaient et le persécutaient car pour lui n'existaient que des injonctions. L'injonction surmoïque vise la jouissance dans le réel. Il faut encore ajouter que la puissance du surmoi était liée à la critique de son moi par son épouse. D'ailleurs son état dépressif avait commencé peu après son mariage.

L'exigence d'une jouissance réelle venue de la voix concerne souvent celle du père. Mr D est fils de militaire. Son père exerçait une fonction de capitaine intransigeant dans sa famille. Hygiéniste sévère il avait interdit alcool et tabac. En cela le fils avait désobéi, mais au prix d'une culpabilité ailleurs. Par exemple, par rapport à l'interdit paternel de ne pas faire d'enfant. C'est pourquoi lorsqu'il arrive le moindre pépin à l'un de ses enfants, il s'effondre de culpabilité. Il voit venir la catastrophe tout comme son père, chantre chroniques de toutes les apocalypses, sans doute parce qu'il était traumatisé par les guerres où il avait activement combattu, surtout le Vietnam et l'Algérie. La dernière fois que Mr D est venu me trouver il était culpabilisé d'avoir fait des enfants alors que la grippe aviaire menaçait de tuer ses enfants. Il aurait dû ne pas faire d'enfants. Son état s'est amélioré lorsque je lui ai dit qu'il craignait une mort venue du Vietnam,

JRF : Le surmoi vient comme habiter l'agent de la castration. On a l'impression qu'à l'endroit où pourrait fonctionner une menace de castration - ou qui a fonctionné, on ne peut pas dire, ni dans un sens ni dans l'autre, est-ce que cela a été, est-ce que cela sera, aussi sous forme presque d'oracle « tu ne feras pas d'enfant », à l'endroit où la menace de castration devrait fonctionner, il y a le surmoi qui vient. A l'endroit ou l'on ne supporte pas l'endroit du manque (il y avait le père avant, l'autre est malade ou on ne l'aime plus, enfin des choses pas très graves dans l'absolu) mais au refus de cette castration-là il y a une opération non pas d'ingestion mais de remplissage par le surmoi qui vient à fonctionner.

Cela me fait penser à un pont qui n'a pas été fait, le pont avec la psychologie collective. Tu as beaucoup parlé de la voix. Or la place de la voix dans la psychologie collective, dans le totalitarisme, dans les phénomènes groupaux a énormément d'importance. On peut se contenter de quelques borborygmes pour tenir une foule. Ce n'est pas un discours comme aujourd'hui qui va tenir une foule mais quelque chose de la voix comme objet. On offre un objet. Cela suffit.

On voit bien qu'à l'endroit du dispositif surmoïque il vient vous guérir à l'endroit où le manque pourrait surgir.

JMJ : de la voix

JRF : C'est là que l'on comprend ce que dit Kierkegaard[27]que c'est beaucoup plus supportable du côté du péché que du côté de l'angoisse

JMJ : Je continue d'évoquer quelques cas.

Il arrive que de dépasser le niveau social du père soit l'équivalent inconscient d'un meurtre et la source d'une culpabilité. Souvent cette culpabilité s'accompagne d'une angoisse qui peut dominer le tableau. Justement ils sont placés dans la phobie. Le surmoi peut aussi fonctionner dans ce qu'on appelle la névrose phobique.

Mr E a acheté un grand magasin dans la rue même où son père n'avait qu'un tout petit commerce. En raison d'une histoire d'inventaire où le prédécesseur avait quelque peu triché, Mr E était persuadé qu'il allait être arrêté et faire de la prison dans les jours qui suivirent son achat. Bientôt survint une agoraphobie majeure avec une peur du regard de tout le monde, puis une peur de penser à d'autres femmes que la sienne, tout comme le fils de Mr A. le regard surmoïque incarné de son épouse le jugeait. Dans son dernier grand symptôme, la peur de ne pas dormir, c'est son propre regard surmoïque qui le guette et le juge au moment de l'endormissement. À côté de la fonction de la conscience morale, Freud rappelle que le surmoi a une fonction d'auto observation. La fonction de censure du rêve explique que les déprimés ne rêvent pas au fond de leur abîme. Je me demande si le fait qu'ils ne rêvent pas n'est pas lié à cette fonction de censure qui est alors exacerbée. Elle est tellement présente qu'ils ne peuvent plus déformer les rêves. Il n'y en a pas, et s'il y en a un, au réveil, ils oublient et ils ont vraiment l'impression de ne pas rêver. Et un des premiers signes de l'amélioration des dépressions, c'est souvent quand le sujet se remet à rêver.

Cathie Neunreuther[28] : Avant cela, ils ne dorment pas du tout

JMJ : Un petit peu

CN : j'ai souvent vu qu'ils ne dorment pas

JMJ : Peut-être oui, c'est encore plus fort. Ils ne dorment pas, après ils dorment, ils ne rêvent pas.

JRF : J'ai une réponse à cela : ils sont dans le rêve, ils sont dans le cauchemar, ils vivent le cauchemar. Et cela, on le voit très bien dans les moments mélancoliques. Ils sont oniriques. Ce n'est pas un état où ils vont dormir ou rêver puisqu'ils sont déjà dedans. Le cauchemar comme dans « Je suis en train de vivre un cauchemar, réveille-moi . je suis coupable, je suis à l'origine, c'est à cause de moi que…»

JMJ Et si vous dites « Vous n'êtes pas si coupable que cela », ils vont rajouter « Et en plus je mens. »

JRF : J'ai une question qui traverse un peu ces questions de surmoi : d'où cela sort la cruauté mélancolique dont parle Hassoun[29] ?

JMJ : Je crois qu'ils sont de structure paranoïaque. Les maniaco-dépressifs et les paranoïaques ont le même problème. On peut passer de l'un à l'autre. Dans le contact, il y a souvent quelque chose d'analogue.

JRF : On a pris un tournant important du côté des objets ; on est passé de la voix à la question du regard. La dynamique persécutive, cela passe du côté du regard. Ils se sentent ou plus regardés ou regardés de partout. On a changé d'objet et vous voyez que là c'est du côté d'un surmoi quasiment délirant. On passe d'un surmoi ordinaire à une forme surmoïque qui frôle la question du délire.

JMJ C'est réel.

CN : La mère peut laisser l'image de l'enfant à lui-même c'est-à-dire de se retirer comme regard où exiger toujours le regard. L'assomption jubilatoire elle n'existe pas vraiment

JMJ : J'ai du mal à penser à une assomption jubilatoire avec un surmoi

CN : Il y a l'image et il y a aussi la nomination. Les mères ne sont pas forcément de bonne volonté à ce niveau-là. Israël en parlait en rapport avec les pervers. Il y a d'autres cas cliniques. Il disait que quand l'image est constituée, le regard de la mère peut s'absenter. Je crois qu'il y a des cas cliniques où le regard ne passe pas en premier

JRF : parce que l'image est mal constituée

CN : Il y a quand même de l'image mais ;

JRF C'est très important. L'histoire du divan est du même acabit. Vous ne pouvez pas mettre sur le divan même certains névrosés qui ne peuvent pas supporter que ce regard réel choît.

JMJ : Cela leur donne des torticolis. On peut. Il y en a qui ont besoin de cet objet, ils peuvent quand même aller sur le divan et doucement ils lâchent.

JRF : Cela fait le pont avec la question de la honte. C'est là où honte et culpabilité ne sont pas sans lien autour de cette différenciation

Parce que c'est vrai que pour le stade du miroir il faut arriver à supposer un regard. Ce n'est pas un regard réel. La névrotisation de l'affaire, c'est de supposer un regard. On voit bien chez le phobique. Quand le ou la phobique rencontre vraiment le regard réel, il ou elle passe un sale moment.

JMJ : Un autre cas, Mme F souffre d'une culpabilité vis-à-vis de tout ce qui lui arrive. On peut dire que le destin, surtout sous la forme du quotidien, a pris le relais de ses deux parents hyper sévères, contraignants, violents verbalement et physiquement - les surmoïques ont souvent des parents de ce genre - reprochants, exigeants, par rapport au maintien, à l'esthétique du corps, du vêtement et du langage, au savoir scolaire, à la réussite sociale, à la pratique religieuse. Mme F a transféré cette férocité sur son destin, elle n'a pas de chance, dit-elle, sans voir qu'elle ne la favorise jamais. Elle pense qu'elle n'a pas droit au bonheur. Son surmoi culpabilisant s'attaque à son moi corporel, celui qui gouverne la motilité - un généraliste a pensé à la fibromyalgie. Une disposition d'esprit qu'on pourrait appeler hystérique convertit la persécution de son moi par le surmoi en sensations corporelles : à côté des sensations musculaires elle ressent au niveau de son oreille (celle des claques) une espèce de limace gluante, sanguinolente et pleine de saleté posée sur sa joue et qui lui entre dans le conduit auditif. Il y a là sans doute une collusion entre l'anal explosif comme un vent d'intestin et le vocal surmoïque. Chaque fois qu'elle retient son agressivité cette limace se met à enfler.

JRF : Cela te fait penser à quoi ?

JMJ : Je n'interviens pas. J'ai l'impression que cela s'est mis à désenfler sans que j'aie eu à intervenir.

Une des grandes sources du sentiment de culpabilité est le fait d'être vivant alors qu'un frère ou une sœur aînés est décédé. Vivre est alors comme une faute, à l'égard du surmoi bien sûr. La tare peut filer le long des générations. Le père de Mr G avait un grand frère décédé en bas âge. Il fut idéalisé jusqu'à l'incomparable par ses parents. Le jeune frère en ressentit une brûlante dévalorisation moïque. La conséquence fut une terrifiante exigence de réussite scolaire pour ses dix enfants censés atteindre l'idéalité du mort. Tous furent brillantissimes, beaucoup dans les Grandes Écoles. Sauf Mr G., le canard boiteux. Sa dépression chronique extrême l'a amené à totalement mésestimer ses grandes capacités, pourtant reconnues dans son domaine. Il a donc hérité de la sévérité surmoïque de son père venue du moi d'un mort - vous voyez qu'on a raison de craindre les fantômes. Mais curieusement les trois enfants de Mr G, le mouton noir, sont brillantissimes comme leurs oncles et tantes et l'un d'eux encore davantage. Il y a là un grand mystère pour moi : pourquoi les hommes déprimés et culpabilisés ont-ils si souvent des enfants scolairement brillants ?

Dernière illustration que je vous propose : Mme H est venue me trouver parce qu'elle était culpabilisée à l'idée de faire du mal voire de détruire ses deux filles à force de leur faire des reproches. Ici l'exigence n'était pas scolaire. Elle exigeait qu'elles aillent dans le sens de la vie, qu'elles invitent des camarades, qu'elles fassent du sport, qu'elles voyagent, etc.… Très vite ce souci fut mis en relation avec l'hypochondrie de son propre père. Celui-ci n'arrêtait pas de se sentir sur le point de mourir et de se tâter le pouls pour vérifier que son cœur battait toujours. En outre deux petits frères étaient mort-nés. Elle avait le fantasme de faire vivre par des formules magiques. On les retrouvait dans ses exigences : le surmoi était présent dans l'exigence de réaliser le fantasme. Souhaiter désirer est une chose, exiger une autre. Le surmoi peut aussi se placer dans la jouissance du fantasme. Sa culpabilité arrêtait cette jouissance tout autant qu'elle l'exigeait.

JRF : La culpabilité est en position de principe de plaisir.



[1] J.-M. Jadin, Psychanalyste, psychiatre, Mulhouse, (JMJ)

[2] Jean-Richard Freymann Psychanalyste psychiatre, (JRF).

[3] Lacan J., L'éthique de ka psychanalyse, séminaire 1959-1960, Seuil, 1986.

[4] Jadin J.-M., « Ding », Poinçon N°1 et N°II, Bulletins de liaison, 1981 et 1982.

[5] Chemama R., Vandermersch B. Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, 1998.

[6] Laplanche J., Pontalis J.-B., Vocabulaire de psychanalyse, PUF, 2004.

[7] Chemama R., Vandermersch B. Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, 1998.

[8] Laplanche J., Pontalis J.-B., Vocabulaire de psychanalyse, PUF, 2004.

[9] Jadin J.-M., Toutes les folies ne sont que des messages, Arcanes-érès, 2005.

[10] Jean-Marie Jadin, JMJ, Psychanalyste, psychiatre, Mulhouse.

[11] Freud S., « Introduction au narcissisme », La vie sexuelle, Paris, PUF.

[12] Freud S., « Deuil et mélancolie » (1915), in Métapsychologie, Paris, Gallimard (folio/essai), 1968

[13] Freud S.,1923, « Le moi et le ça », Essais de psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 2001

[14] Freud S., 1924. « Le problème économique du masochisme », Névrose, psychose et perversion, PUF,1973.

[15] Freud S.,1929, Malaise dans la civilisation, PUF, 1971

[16] Freud S., 1932., Les nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, Gallimard poche, 1989.

[17] Lacan J., 1972-1973, Le Séminaire livre XX, Encore, éd. du Seuil, 1975.

[18] Freud S., « Esquisse pour une psychologie scientifique » (1895), in La naissance de la psychanalyse. Lettres à Fliess. Notes et Plans (1887-1902), Paris, PUF, 1956.

[19] Freud S., L'abrégé de psychanalyse, PUF, 1998.

[20] Groddeck G., Le Livre du ça, Gallimard, 1990.

[21] Nietzsche F., Ainsi parlait Zarathoustra, Gallimard, 1985.

[22] Royer M., « Une lecture A propos de la " Ichspaltung in Abwehrvorgang" de S. Freud », « Réponse de J.-M. Jadin », Poinçon 7, 1985.

[23] Jadin J.-M., André Gide et sa perversion, Arcanes, 1995.

[24] Lacan J., Le stade du miroir, Ecrits, Seuil, 1966.

[25] Freud S., Die Verneinung, traduction Thèves et This, Le coq héron, n°52, 1974.

[26] Lacan J., « Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », Ecrits, Seuil, 1966.

[27] Kierkegaard S., 1844, Le concept d'angoisse, Œuvres Complètes, Paris, Editions de l'Orante, 1973.

[28] Psychanalyste, psychiatre, (CN).

[29] Hassoun J., La cruauté mélancolique, Aubier, 1995.